LE CHAMEAU ET LA CULTURE

 

3. Chameaux et éléphants : sémites et indo-européens

 
 
 
 
Le chameau se trouve assez souvent opposé à l'éléphant comme l'animal par excellence des Sémites (Arabie et Moyen Orient, jusqu'au Tigre) opposé à l'animal par excellence des Indo-européens d'Orient (Indiens, puis Perses).
 
Le médecin grec Ctésias (Ve s. av.JC) a vécu plusieurs années à la cour du roi de Perse. Il raconte la légende de Sémiramis, reine assyrienne, donc sémite (il s'agit en fait d'une régente qui a réellement existé au IXe s. av. JC, mais dont les Perses, ennemis vaincus, ont fait une légende ; cf.notre page Sémiramis). Dans l'une de ses batailles, Sémiramis s'est trouvée opposée à un roi indien, Stabrobatès.
 
Stabrobatès disposait d'une foule innombrable de soldats et d'une quantité impressionnante d'éléphants magnifiquement équipés pour l'art de la guerre.
 
Sémiramis se trouvait fort dépourvue d'éléphants, elle songea donc à faire fabriquer quelque image de ces animaux, espérant ainsi effrayer les Indiens qui sont persuadés qu'il n'y a pas d'éléphant ailleurs qu'en Inde. Elle rassembla tois cent mille boeufs noirs, fit partager la viande entre les ouvriers et tous ceux qui s'occupaient de l'exécution des travaux ; puis elle fit coudre les peaux et les fit remplir de foin ; ainsi apparut une forme ressemblant parfaitement à la silhouette d'un éléphant. A l'intérieur de chaque forme se tenait un homme chargé de la guider et un chameau qui se chargeait d'offrir aux regards, pour peu qu'on le vît de loin, cette apparence d'un éléphant criant de vérité.
 
Inutile de préciser que cette extravagante invention s'est finie en débandade généralisée !
 
 
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Parcourons le temps pour nous retrouver beaucoup plus tard, à l'époque de l'apogée de l'empire islamique (entre le VIIe et le XIIIe s. environ).
 
La Perse (ou "Iran") est alors intégrée à cet empire fondé par les Arabes et la lutte entre Sémites et Indo-européens se poursuit sur le plan culturel. Les poètes et savants iraniens sont nombreux ; les poètes et savants arabes aussi. On s'attaque à coup de traités, de louange, de satire.
 
Les Iraniens louent leur culture millénaire, leur raffinement ; les Arabes louent en retour la simplicité et la rusticité de leurs origines bédouines : de petits contes moraux mettent en scène un bédouin plein de sagesse populaire qui cloue le bec à Khosroès, le grand roi des Perses (qui a régné au début du VIe s., juste avant l'avènement de l'Islam). Plus subtilement, des éloges ou des blâmes du chameau ou de l'éléphant fleurissent, symboles des deux peuples adverses.
 
Voici une petite histoire de Jahiz ( IXe s. ; auteur déjà cité plus haut dans la page "Le chameau et l'homme"), qui reprend ces deux traditions à la fois.
 
Khosroès avait appelé à sa cour un bédouin, pensant s'étonner de sa rudesse et de son ignorance. Il lui demanda:
- Quelle est la chose dont le son porte le plus loin ?
Le bédouin répondit :
- Le chameau
- Et quelle est la chose dont la viande est la meilleure ?
- Le chameau.
- Comment le chameau peut-il avoir la voix qui porte le plus loin, alors que nous entendons celle de la grue à tant de lieues à la ronde ?
- Mets la grue à la place du chameau et mets le chameau à la place de la grue, et tu apprendras lequel des deux a la voix qui porte le plus loin.
- Mais comment la viande du chameau peut-elle être meilleure que la viande du canard, du poulet, des poussins, de la francoline, des oiseaux sores, des pigeonneaux...
- Que l'on cuise de la viande de poulet avec de l'eau et du sel, et que l'on cuise de la viande de chameau avec de l'eau et du sel, et tu verras la différence entre les deux viandes.
- Et comment oses-tu prétendre que le chameau porte des charges plus lourdes que l'éléphant, alors que l'éléphant porte des charges de plusieurs ratels ?
- Qu'un éléphant baraque et qu'un chameau baraque, et que l'éléphant essaie de porter la charge du chameau : eh bien, s'il se relève avec, je veux bien reconnaître que c'est lui qui porte les plus lourdes charges ! ...

 


 
Chameaux et éléphants vus du Nord
 
Trois années après avoir écrit cette page, j'ouvre le dernier livre d'Henriette Walter, en collaboration avec Pierre Avenas, L'étonnante histoire des noms des mammifères, paru fin 2003.
 
Il y est aussi question de dualité chameau / éléphant, mais, ironie du sort, pendant qu'à l'est de la Méditerranée, les deux animaux étaient brandis comme étendards de deux cultures opposées, voilà qu'au nord de l'Europe, ces deux grosses bêtes étranges et exotiques étaient confondues!
 
Ainsi, le vieil-anglais "olfend" et le vieil-allemand "olbent", désignant tous deux le chameau, sont vraisemblablement apparentés au vieux français "olifant" qui signifie "éléphant". Et dans les langues slaves, le chameau est nommé "velbloud" en tchèque et "verbljud" en russe, étymologiquement "gros éléphant".
 
Sur ce dernier point, je me permets toutefois d'ajouter une petite précision, puisque nous avons de la famille tchèque : la racine "bloud" ne signifie pas explicitement "éléphant", mais métaphoriquement, puisqu'elle se rattache à un verbe qui exprime l'idée d'"errer nonchalamment".
 
Précision de la précision (en 2007): Pierre Avenas étant tombé sur notre site nous a fait l'honneur de nous contacter sur ce point. Il nous a expliqué que la signification "éléphant" de la racine "bloud" n'a rien à voir avec le verbe cité plus haut, mais est une hypothèse étymologique. En effet, en phonétique, le son "f" peut tout à fait se transformer en "b" (voir plus haut "olfend"/"olbent") et le son "ant" en "oud": de "olifant", "olfend", "olbent", on passe donc facilement à *"lboud" qui devient par métathèse (inversion de deux consonnes, phénomène fréquent en phonétique) "bloud".
 
 
 

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