La Mésopotamie vue par les Grecs et les Romains :

entre fantasme et réalité

 

© Nadia Pla (Massoudy)

 

Ce texte est la version longue d'une conférence prononcée à Nantes le samedi 5 avril 2008 au Festival européen de Latin et de Grec.

(Diverses coquilles corrigées le 22 septembre 2011)

 

Par souci de confort pour le lecteur non spécialiste, je n'ai mentionné les références que des textes que j'ai cités et non de ceux auxquels j'ai simplement fait allusion. N'hésitez pas, si tel ou tel point vous intéresse, à me demander ces références ou à me poser quelque question que ce soit sur cette page.

 

 

CHRONOLOGIE

 

La Mésopotamie au début de son histoire

- vers 3300 :
invention de l'écriture.
civilisations mésopotamiennes : sumérienne au sud et akkadienne au nord.
 
- vers 2000 :
premier royaume d'Assyrie (au nord).
premier royaume de Babylone (au sud) ; 1792-1750: règne d'Hammourabi.
 

Époque néo-assyrienne

- 810-806 : régence de la reine Sammouramat (« Sémiramis »).
o VIIIes.av. JC : Homère.
o VIIIe-VIIe s. av. JC : Hésiode écrit La Théogonie, où l'on retrouve l'écho de nombreux mythes de Mésopotamie
- 705-681 : règne de Sennachérib, fondateur de Ninive.
- 669-630 : règne d'Assurbanipal (« Sardanapale »).
- 612 : prise et destruction de Ninive par les Mèdes (Cyaxare) et par les Babyloniens (Nabopolassar).
 

Époque néo-babylonienne (Dynastie chaldéenne à Babylone)

- 626-605 : Nabopolassar.
- 605-562 : Nabuchodonosor II.
o 604: chute d'Ascalon (en Palestine) à laquelle participent des mercenaires grecs à la solde de Nabuchodonosor II
o Alcée (639-562) écrit un poème sur son frère mercenaire à Babylone.
- 556-539 : Nabonide.
- 539 : prise de Babylone par les Perses.
 

Époque perse (Dynastie des Perses Achéménides)

- 550-529 : Cyrus le Grand.
- 529-521 : Cambyse.
- 521-485 : Darius Ier le Grand
o 492-490 : première guerre médique, terminée par la victoire des Grecs à Marathon
- 485-465 : Xerxès.
o 482 : Xerxès réprime brutalement une tentative de soulèvement à Babylone.
o 480-479 : deuxième guerre médique, terminée par les victoires des Grecs à Salamine et à Platées
- 465-424 : Artaxerxès Ier.
o vers 460 : Hérodote visite Babylone.
o vers 446 : première lecture en public à Athènes d'extraits de l'Enquête d'Hérodote
o 426 : pièce d'Aristophane, Les Babyloniens, jouée à Athènes
- 424-404 : Darius II.
- 404-359 : Artaxerxès II.
o 415-398 : séjour de Ctésias de Cnide à la cour de Perse.
o 401: expédition des Dix-Mille, menée par Cyrus le Jeune contre son frère Artaxerxès; il est accompagné d'une armée de mercenaires grecs, dont Xénophon.
o après 398 : parution des Persica de Ctésias de Cnide
o 390 : parution de l'Anabase de Xénophon
- 359-338 : Artaxerxès III.
- 336-331 : Darius III.
o 331 : bataille d'Arbèles: victoire d'Alexandre contre le roi perse Darius III.
 

Époque macédonienne

- 331-323 : Alexandre.
- 323-306 : période de conflits entre les successeurs d'Alexandre.
 

Dynastie séleucide

- 306-280 : Séleucos Ier Nicator.
- 280-261 : Antiochos Ier Sôter.
o entre 280 et 261 : Bérose, prêtre babylonien, publie en grec une histoire de son pays.
- 130 : conquête parthe.
 

Époque parthe

- 130 av. JC - 266 ap. : les Parthes dirigent la Mésopotamie.
o Iers. av. : Diodore de Sicile et Strabon écrivent des sommes encyclopédiques qui comprennent un long passage sur la Mésopotamie.
 
A l'époque parthe, la Mésopotamie est à la frange de l'empire romain et y rentre parfois ponctuellement et partiellement:
- La Mésopotamie toute entière est conquise par Trajan lors de sa guerre contre les Parthes entre 114 et 117, mais cette conquête ne survivra pas à sa mort en 117.
- Lucius Verus, venu en Mésopotamie pour contrer une invasion des Parthes, prend leur capitale Ctésiphon (au sud de la Mésopotamie) en 165 et la pille, mais cette victoire n'a pas de suite.
- Nouvelle guerre contre les Parthes en 195-199: Ctésiphon est de nouveau pillée et deux provinces romaines sont créées au nord de la Mésopotamie (l' « Osroène » et la « Mésopotamie »)
 
- 266 ap. : conquête de la Mésopotamie par les Perses Sassanides (les deux provinces romaines du nord le resteront jusqu'au IVe s. ap. JC)

 

 

 

Introduction

 

Le Musée du Louvre offre au regard du visiteur deux représentations du même homme. Sur un tableau peint par Delacroix, peintre occidental du XIXe s., il se nomme Sardanapale et il apparaît étendu sur son lit dans des vêtements de nuit, mou, négligé, efféminé, et entouré de ses concubines et de ses eunuques avec qui il s'apprête à mourir en un suicide collectif. Sur un bas-relief exécuté par son artiste officiel au VIIe s. av. JC, il se nomme Assurbanipal et apparaît fier et noble, alliant la force physique et la maîtrise de soi, se tenant droit, debout sur son char de guerre et entouré de soldats disciplinés.

Delacroix, La Mort de Sardanapale (1827)

 

Bas-relief de Ninive (VIIe s. av. JC) représentant le roi Assurbanipal

 

Delacroix ne s'est donc pas inspiré des bas-reliefs assyriens, c'est certain, mais plutôt d'une vieille tradition occidentale, qui a colporté de siècle en siècle une vision stéréotypée de la Mésopotamie et qui prend sa source chez les auteurs grecs.

Quelle que soit la justesse de cette vision stéréotypée, elle est d'une importance non négligeable puisqu'elle règne encore aujourd'hui sur le public occidental. Et, bien que les assyriologues aient depuis plus d'un siècle mis à la portée de tous une vision objective de la Mésopotamie, le visiteur du Louvre dissocie souvent les deux visions et, comme s'il existait un Orient archéologique et un Orient mythique, ignore que Sardanapale est Assurbanipal.

Il nous faut donc remonter à la source de ces confusions. La Mésopotamie d'une part et la Grèce d'autre part sont deux des plus brillantes civilisations du monde antique. On les considère souvent à part l'une de l'autre et pourtant elles se sont connues, regardées, repoussées et attirées. Et l'une, la Grèce, nous a laissé de très nombreux témoignages de la manière dont elle voyait l'autre, la Mésopotamie. Témoignages très divers par leur nature et par le jugement qu'ils portent : vérité historique et vision stéréotypée, admiration et mépris, attirance et répulsion, étaient étroitement mêlés, et nous devons nous garder à notre tour d'avoir une vision stéréotypée de la vision des Grecs!

 

 

Précisions

 

Par « Mésopotamie », nous entendons, géographiquement, le territoire compris entre le Tigre et l'Euphrate. Chronologiquement, nous ne prendrons pas en compte dans notre étude les civilisations sumériennes et akkadiennes, qui se sont développées au sud de la Mésopotamie, respectivement de 3000 à 2000 et de 2300 à 2000 (environ), car les Grecs n'ont pas soupçonné leur existence. Nous nous limiterons donc à la civilisation assyrienne, au nord (qui s'est développée de 2000 environ au VIIes. av. JC) et à la civilisation babylonienne, au sud (qui s'est développée de 2000 environ au VIes. av. JC), ainsi qu'aux héritiers de ces civilisations sous les dominations perse puis macédonienne. Ces deux civilisations, très proches, s'étant en grande partie interpénétrées, nous appellerons « Assyro-Babyloniens » les habitants de la Mésopotamie. Le terme « Chaldéens » apparaît souvent dans les textes grecs et latins. Il s'agit à l'origine des habitants de la Chaldée, région du sud de la Mésopotamie; ce terme désigne aussi plus tard les prêtres du temple de Mardouk à Babylone (du fait que beaucoup d'entre eux étaient effectivement d'origine chaldéenne), puis par extension tous les charlatans qui sillonnent le bassin méditerranéen, se réclamant à tort de l'antique science babylonienne.

Les « Grecs » dont nous allons parler sont loin de former un tout homogène.

Différences selon les époques: dans les périodes d'ignorance, les jugements étaient plus arbitraires, et donc plus facilement négatifs.

Différences selon les régions : les Grecs de Grèce continentale ne connaissaient rien de l'Orient que par ouï-dire, tandis que les Grecs d'Asie Mineure étaient en contact permanent avec ses habitants; certes, Babylone et Ninive étaient bien loin des cités côtières de Milet, Ephèse, Halicarnasse, mais les informations circulaient facilement, remontant les rives de l'Euphrate jusqu'au centre de l'Asie Mineure; au contraire, les Grecs du continent n'eurent de premiers contacts réels avec le Moyen-Orient (Perse et Mésopotamie, qu'ils ne distinguaient pas encore très bien) que lors des guerres médiques, ce qui accentua, du moins pour quelque temps, leur vision négative.

Différences selon les milieux : les Grecs cultivés avaient une vision plus objective que le peuple, souvent illettré; malheureusement, comme dans presque toutes les civilisations, nous n'avons de témoignage direct que des premiers; nous pouvons cependant avoir quelques aperçus des opinions du peuple au détour d'un vers ou d'une réplique, qui cite une expression proverbiale.

Les auteurs « latins » reprennent le plus souvent les informations des Grecs. Leurs connaissances au sujet de la Mésopotamie sont le plus souvent de seconde main, quand ce ne sont pas de lancinants préjugés sur de prétendus immigrés babyloniens (le plus souvent nés à Rome!)

 

 

I. Historique des connaissances des Grecs (et des Romains) sur la Mésopotamie

 

1. IXe-VIIIe s. av. JC : importation de mythes ; rôle des Phéniciens et des Hittites

Concernant cette époque, il n'existe pas de preuve formelle des contacts directs entre la Grèce et la Mésopotamie. Il est cependant certain qu'il existait des contacts indirects par l'intermédiaire des Phéniciens, dont nous savons qu'ils voyageaient alors à la fois en Grèce et en Mésopotamie. De nombreux mythes ont pu se transmettre ainsi, comme celui du déluge, dont les versions babylonienne et grecque (et, bien sûr, biblique) sont très proches.

Il est probable que des mythes ont aussi transité par l'Asie Mineure. En effet, on trouve dans la Théogonie d'Hésiode (VIIIe-VIIe s. av. JC) des traces presque littérales de l'Enuma Elish (ou Poème de la Création), épopée babylonienne rédigée vers le XIIes.av. JC. Or le père d'Hésiode était originaire du centre de l'Asie Mineure, non loin du pays des Hittites, eux-mêmes en contact fréquent avec les peuples de Mésopotamie.

Le Prométhée enchaîné d'Eschyle (vers 457 av. JC) présente aussi des ressemblances troublantes avec la mythologie babylonienne, notamment le dieu Ea/Enki qui, comme Prométhée, est protecteur des hommes, qu'il a créés d'argile. L'influence se fait même sentir à quelques détails amusants : parmi les bienfaits que Prométhée aurait apporté aux hommes figurent en effet « les maisons de briques séchées au soleil » et « la science ardue des levers et des couchers des astres », pratiques fort peu en vogue chez les Grecs, tandis qu'elles sont plus que répandues chez les Babyloniens, comme nous le verrons plus loin!

 

2. VIe s. av. JC : premières allusions à Ninive et à Babylone ; voyages des mercenaires grecs.

Ninive, capitale de l'Assyrie, est une ville fondée par le roi assyrien Sennachérib (705-681 av. JC), et dont la chute en 612 av. JC, sous les coups des Mèdes et des Babyloniens alliés, mettra définitivement fin à l'empire assyrien. Cette chute de Ninive a beaucoup marqué les Grecs : de nombreux textes y font allusion, en général pour illustrer les coups du destin ou la punition de l' « hybris » (« orgueil démesuré », que les Grecs haïssaient plus que tout).

Exemple:

« Une cité de petite taille, perchée sur un rocher et administrée avec ordre, est plus forte que l'insensée Ninive. » Phocylide (VIe s. av. JC)


Hoplites grecs sur un vase protocorinthien du VIIe s. av. JC (donc contemporain de notre propos), dit "Vase Chigi"

 

Quant au nom de Babylone, il apparaît pour la première fois dans deux poèmes d'Alcée (639-562 av. JC), adressés à son frère Antimenidas:

« Tu es revenu des extrémités de la terre, porteur d'un glaive à la poignée d'ivoire, encerclée d'or; après avoir accompli un grand exploit, au service des Babyloniens, que tu as sauvés du péril, en tuant un guerrier d'une taille telle qu'il ne lui manquait qu'une seule main pour avoir cinq coudées. » (Poème n°126, éd. Belles Lettres)

Si l'on met de côté l'exagération poétique d'Alcée, on comprend que son frère s'était engagé comme mercenaire dans l'armée babylonienne.

Le deuxième poème est extrêmement fragmentaire: on ne peut y reconstituer aucune phrase, mais simplement constater qu'il y est question de la « mer » , de « Babylone la sainte » , d' « Ascalon » , de « susciter une guerre porteuse de larmes » et de « la demeure d'Adès » .

A cette époque, deux grands empires s'opposent.

D'un côté, l'Egypte, où le pharaon Néchao II règne depuis 611 av. JC ; depuis le règne de son père Psammétique Ier, des mercenaires grecs (Cariens et Ioniens, c'est-à-dire originaires des cités grecques d'Asie Mineure) combattent dans l'armée égyptienne, comme nous l'apprend Hérodote.

De l'autre, les Néo-Babyloniens : Nabopolassar, le premier d'entre eux, est celui qui, allié aux Mèdes dirigés par Cyaxare, a causé la chute de Ninive en 612 av. JC, comme nous venons de le voir. Ces Néo-Babyloniens s'empressent de s'assurer l'héritage de l'immense empire assyrien qu'ils viennent de vaincre.

Entre les deux, géographiquement et stratégiquement parlant, le petit royaume de Juda. En ce début de VIIe siècle, il est l'enjeu des convoitises et des affrontements de ses deux grands voisins. En 605 av. JC, Nabuchodonosor, le fils de Nabopolassar, est victorieux de l'armée de Néchao (comprenant, donc, des bataillons de mercenaires grecs) à Karkemish. Après un bref retour à Babylone pour prendre ses nouvelles fonctions de roi (son père vient de mourir), il est de retour dans la région en 604 av. JC et détruit Ascalon, dont le roi s'était révolté. Puis en 601 et surtout en 598-597 av. JC, c'est la révolte de Jérusalem qu'il mate, finissant par détruire une partie de la ville et par emmener son élite dirigeante en exil à Babylone (épisode célèbre dans la Bible).

C'est donc dans ce contexte que se situe l'aventure d'Antimenidas, et probablement de nombreux autres Grecs. Il était certainement présent lors de la destruction d'Ascalon, puisque ce nom est mentionné par Alcée, mais on peut aussi imaginer qu'il était là quelques années après à Jérusalem et l'année d'avant à Karkemish, où lui et ses compagnons se sont trouvés face à d'autres mercenaires grecs, ceux de l'armée égyptienne!

On peut aussi imaginer, et cela devient particulièrement intéressant, que ces mercenaires grecs ont, entre deux campagnes militaires, séjourné à Babylone. Que de merveilleux récits en auront-ils rapporté de retour dans leurs familles!

Quelques années plus tard (en 585 av. JC), beaucoup plus au nord, en Cilicie, Mèdes et Lydiens s'affrontent (puis se réconcilient, impressionnés par une éclipse qui eut lieu le jour de la bataille!). Dans l'armée des Mèdes se trouvent des bataillons de Babyloniens ; dans celle des Lydiens, des bataillons de Grecs d'Asie Mineure. Ces derniers étaient d'ailleurs au courant de la survenue de l'éclipse, grâce aux prévisions astronomiques de Thalès de Milet, d'après ce que nous dit Hérodote.

Vu toute cette circulation en Asie Mineure et dans le Croissant Fertile, on peut d'ailleurs se demander si les prévisions de Thalès ne se seraient pas inspirées de quelque calendrier babylonien auquel il aurait eu accès directement ou indirectement.

En tout cas, il est certain que durant le VIIe et surtout le VIe s. av. JC, de nombreux Grecs - du moins des îles et d'Asie Mineure - voyageaient à travers le Proche-Orient.

 

3. Ve s. av. JC : premiers ouvrages consacrés à la Mésopotamie

Au début du Ve s. av. JC, les guerres médiques mettent aux prises les Grecs et les Perses.

On voit la connaissance très approximative que les Grecs avaient des peuples d'Orient puisqu'ils ont appelé « médiques » des guerres menées contre les Perses et non contre les Mèdes. La confusion s'explique du fait que les Perses ont conquis l'Empire mède moins d'un siècle plus tôt (en 550 av. JC). Ces guerres se terminent en 490 par la victoire des Grecs à Marathon contre Darius Ier et en 480 et 479 par les victoires des Grecs à Salamine et à Platées contre Xerxès. La Mésopotamie est alors aux mains de l'Empire perse depuis 539 av. JC : il est donc probable que des contingents babyloniens ou assyriens aient participé à ces guerres. Pour la première fois, ce sont les Grecs du continent (et non plus seulement des îles et de l'Asie Mineure) qui sont en contact avec des Orientaux.

Gardes perses ; bas-relief de l'Adapadana de Persépolis (Ve s. av. JC) ; oeuvre contemporaine des guerres médiques

Darius Ier et son fils Xerxès derrière son trône ; bas-relief de l'Adapadana de Persépolis (Ve s. av. JC) ; oeuvre contemporaine des guerres médiques

Une fois la guerre finie, une nouvelle mode apparaît dans la littérature grecque: celle des Persica, c'est-à-dire des ouvrages consacrés à la Perse et aux territoires de son Empire. Cette mode part de deux questions que se posent les Grecs, toujours curieux: « Qui sont ces gens venus de si loin pour nous envahir? » et « Comment nous, les Grecs, sommes-nous venus à bout d'un peuple qui avait vaincu tant d'autres pays, y compris des grands empires, comme Babylone ou l'Egypte? » Parmi les nombreux auteurs de Persica, il en est un seul dont l'oeuvre nous soit parvenue intégralement: Hérodote. C'est aussi le seul qui n'a pas intitulé son oeuvre Persica, mais L'Enquête, preuve de l'importance qu'il attachait aux deux questions soulevées plus haut.

 

4. Ve s. av. JC : Hérodote à Babylone

Hérodote est réellement allé à Babylone (ce qui n'est pas le cas de tous les auteurs de Persica) vers 460 av. JC. Or une vingtaine d'années plus tôt, en 482 av. JC, Xerxès avait brutalement réprimé une tentative de soulèvement des Babyloniens. Les tensions sont donc encore grandes entre Perses et Babyloniens. Or Hérodote a pris des renseignements des deux côtés.

Les sources d'Hérodote

Les Chaldéens.

Qui sont les « Chaldéens »? A l'origine, les Chaldéens sont une tribu qui vit en Chaldée, la région des Marais, au sud de la Mésopotamie. Les fondateurs de la dynastie qui règne à Babylone entre 626 et 539 av. JC (dont le célèbre Nabuchodonosor II) sont d'origine chaldéenne: on parle donc de « dynastie chaldéenne ». Après la chute de cette dynastie, le terme désigne l'élite intellectuelle de Babylone, probablement parce que la plupart de ses membres étaient effectivement d'origine chaldéenne. Hérodote dit que les Chaldéens sont « des prêtres de Zeus-Bélos » (c'est-à-dire de Bêl-Mardouk) : sans doute en effet la majorité de ces prêtres venaient-ils de l'élite intellectuelle des Chaldéens.

En ce qui concerne cette source, toutes les informations qu'Hérodote en a retiré sur le sanctuaire de Bêl-Mardouk se sont révélées conformes aux descriptions des tablettes cunéiformes et aux découvertes archéologiques.

Les Chaldéens semblent en revanche avoir été beaucoup moins objectifs sur les Perses : certaines anecdotes rapportées par Hérodote à propos de Darius ou de Xerxès à Babylone ressemblent plus à des racontars populaires qu'à une vérité historique.

Les Perses.

Nous pouvons supposer que les sources d'information perses d'Hérodote sur Babylone lui sont venues essentiellement de deux hommes: Tritantaichmès, satrape (gouverneur) de Babylonie à l'époque où il a visité la ville et qu'il a probablement rencontré ; et Zopyre, transfuge perse dont Hérodote nous dit qu'il vint à Athènes. Les renseignements fournis par Tritantaichmès concernent les revenus de la satrapie: il n'y a pas lieu de douter de leur véracité. Quant à Zopyre, si c'est bien lui à qui l'on doit le récit de la prise de Babylone par Darius (lors d'une de ses révoltes), le rôle capital qu'y joua son grand-père nous laisse à penser qu'il était bien renseigné sur les faits, mais aussi qu'il a pu quelque peu exagérer.

Le peuple babylonien et l'observation personnelle.

Ce qui donne toute sa saveur au texte d'Hérodote et qui le rend presque unique dans l'Antiquité, c'est qu'il ne s'est pas contenté de ces sources savantes, mais qu'il s'est visiblement lui-même promené dans les rues de Babylone, observant la vie quotidienne des habitants et les interrogeant à l'aide des quelques mots qu'il a dû finir par apprendre. L'inconvénient inhérent à cette source d'information est qu'il s'est souvent trompé sur l'interprétation de ce qu'il voyait, mais c'est à ce prix que nous sont parvenus les tableaux les plus vivants de la vie du peuple de Babylone.

Citations d'Hérodote sur la vie quotidienne à Babylone

L'habillement.

« Comme vêtement, ils portent une tunique de lin tombant jusqu'aux pieds; par-dessus cette tunique, ils en passent une autre de laine et s'enveloppent d'un léger manteau blanc; leurs chaussures, d'un type local, ressemblent aux embades béotiennes. Ils ont les cheveux longs, ceints de mitres; ils sont parfumés par tout le corps. Chacun porte un cachet et un bâton travaillé à la main; en haut de chaque bâton est l'image d'une pomme ou d'une rose ou d'un lys ou d'un aigle ou de quelque autre objet; la règle, pour eux, est de ne point porter de bâton qui n'ait un emblème distinctif . Tel est l'ajustement des Babyloniens. » (L'Enquête, I 195)

Délégation babylonienne ; bas-relief de l'Adapadana de Persépolis (Ve s. av. JC) ; oeuvre contemporaine de la description d'Hérodote, mais exécutée par des artistes perses, et non babyloniens.

 

Empreinte d'un sceau-cylindre babylonien (relevé de Georges Rawlinson, frère de l'archéologue anglais du XIXe s. Sir Henry Rawlinson, visible dans son contexte sur cette page: http://www.gutenberg.org/files/16164/16164-h/16164-h.htm), mais datant du premier royaume de Babylone, soit plus d'un millénaire avant Hérodote. Toutefois, il semble que le costume n'ait guère changé: on reconnaît notamment bien la tunique de laine à longs poils.

Les bateaux de l'Euphrate

« Je vais maintenant parler de la plus grande merveille de toute cette région, après, bien sûr, la ville elle-même.

Les bateaux des gens du pays, qui descendent le cours du fleuve pour aller à Babylone, sont de forme circulaire et tout en cuir. On les fabrique dans la région de l'Arménie, qui est en amont de l'Assyrie; les varangues sont faites de branches coupées de saule : on applique sur elles extérieurement, comme on ferait d'un plancher, une enveloppe de peaux; pas de poupe marquée par un élargissement, ni de proue par un rétrécissement; on donne au bateau une forme ronde comme celle d'un bouclier, on le garnit entièrement de paille, et on le laisse aller au fil de l'eau, chargé de marchandises. Ce qu'on transporte ainsi, ce sont surtout des jarres contenant du vin de Phénicie. Le bateau est dirigé au moyen de deux pagaies par deux hommes debout, dont l'un tire à soi sa pagaie quand l'autre écarte la sienne. On construit les bateaux de ce genre tantôt très grands tantôt moins; les plus grands peuvent porter jusqu'à cinq mille talents. Sur chaque bateau, il y a un âne vivant; sur les plus grands, plusieurs.

Lors donc que les bateliers sont arrivés à Babylone et qu'ils ont placé leur cargaison, il vendent à la criée la carcasse du bateau et toute la paille; puis ils empilent les peaux sur leurs ânes et repartent pour l'Arménie. Il leur est en effet de toute impossibilité de remonter le fleuve en bateau, à cause de la rapidité de son cours; c'est pour cette même raison qu'ils font leurs bateaux non pas de bois, mais de peaux. Lorsque, poussant les ânes, ils sont de retour en Arménie, ils construisent de nouveaux bateaux suivant le même procédé. Voilà ce qui en est des bateaux des Babyloniens. » (L'Enquête, I, 194)

Bateau rond semblable à ceux qui sont décrits par Hérodote, figurant sur un bas-relief ordonné par Sennacherib (VIIe s. av. JC)

Les femmes de Babylone

Les coutumes concernant les femmes de Babylone ont beaucoup intéressé Hérodote, à tel point qu'il en parle à trois occasions:

--> Le mariage aux enchères

« Dans chaque bourg, une fois par an, on réunissait toutes les jeunes filles qui, cette année-là, étaient en âge de se marier, et on les introduisait ensemble dans un même lieu; autour d'elles se tenait debout une foule d'hommes. Un crieur les faisaient lever l'une après l'autre, et les mettait en vente; il commençait par la plus belle de toutes; puis, quand celle-ci était vendue, moyennant un gros prix, il en mettait aux enchères une autre, celle qui venait après par ordre de beauté. On les vendait pour être épousées.

Les riches Babyloniens en âge de se marier, surenchérissant les uns sur les autres, faisaient l'acquisition des plus jolies personnes; les gens du peuple en âge de prendre femme, n'ayant que faire d'un extérieur agréable, prenaient, eux, des filles laides avec une somme d'argent. Car, lorsque le crieur avait fini de vendre les plus belles filles, il faisait lever la plus disgracieuse ou, s'il y en avait, une estropiée; et il la mettait en adjudication, à qui accepterait de l'épouser en recevant la somme la plus modique, jusqu'à ce qu'elle fut attribuée à qui s'y engageait pour le moindre prix. L'argent, donc, provenait de la vente des jolies filles; ainsi c'était les belles qui mariaient les laides et les infirmes. Il n'était pas permis à chacun de marier sa fille à qui il voulait, non plus que d'emmener chez soi sans donner de caution la jeune fille qu'on achetait; si elle et lui ne se convenaient pas, la loi ordonnait de rapporter l'argent. Quiconque voulait acheter, même venant d'une autre bourgade, avait le droit de le faire.

Les Babyloniens avaient donc autrefois cette coutume excellente; mais elle ne subsiste pas maintenant; et ils ont récemment imaginé autre chose, pour que leurs filles ne fussent pas maltraitées et emmenées dans une ville étrangère: depuis que la conquête les a plongés dans le malheur et qu'ils ont été ruinés, tout homme du peuple qui manque de ressource prostitue ses enfants du sexe féminin. » (L'Enquête, I 196)

Cette coutume n'est confirmée par aucun document archéologique, par aucun texte ancien et il semble peu probable qu'elle ait réellement existé. Cependant, il n'y a pas lieu de mettre en doute la sincérité d'Hérodote : au contraire, son récit, tout aussi haut en couleur que celui des bateliers, nous inciterait même à penser qu'il a assisté à la scène. Mais il est tout à fait vraisemblable qu'il ait mal interprété une scène dont il a été témoin (une vente d'esclaves, par exemple) ou bien qu'il ait fait une confusion entre plusieurs coutumes différentes.

Edwin Long , The Babylonian Marriage Market (Le mariage aux enchères à Babylone) , XIXe s.

--> La prostitution sacrée

« La plus honteuse coutume qu'aient les Babyloniens est la suivante : toute femme du pays doit, une fois en sa vie, aller prendre place dans un sanctuaire d'Aphrodite et s'unir à un étranger. Beaucoup, qui jugent indigne d'elles de se mêler aux autres femmes, fières qu'elles sont de leur opulence, se rendent près du sanctuaire en voiture, dans des chars couverts, et se tiennent là, ayant derrière elles une suite nombreuse de serviteurs. La plupart agissent de cette façon : elles se tiennent assises dans l'enceinte sacrée d'Aphrodite avec une couronne de corde autour de la tête; elles sont en foule, les unes viennent, les autres s'en vont. Entre les femmes, des passages libres tracés par des cordeaux vont en tous sens; les étrangers y circulent et font leur choix.

Lorsqu'une femme a pris place en ce lieu, elle ne retourne pas chez elle avant qu'un étranger lui ait jeté de l'argent sur les genoux et qu'elle se soit unie à lui à l'intérieur du lieu saint. En jetant l'argent, il faut dire ces seuls mots : " Je te somme au nom de la déesse Mylitta." Mylitta est le nom que donnent à Aphrodite les Assyriens. La somme peut être aussi modique qu'on veut; on n'a pas à craindre que la femme vous repousse; elle n'en a pas le droit; car cet argent devient sacré; elle suit le premier qui lui jette quelque chose, sans rebuter personne.

Après s'être unie à lui, quitte envers la déesse de ses obligations religieuses, elle retourne chez elle; et, par la suite, vous ne sauriez lui donner assez pour la gagner. Les femmes qui sont douées d'un joli visage et d'une belle prestance s'en reviennent bientôt; celles qui sont laides demeurent longtemps sans pouvoir satisfaire à la loi; il en est qui restent trois et quatre ans. En certains lieux de Cypre, il existe une coutume presque semblable à celle-là. » (L'Enquête, I 199)

D'après les textes assyro-babyloniens, la pratique décrite par Hérodote a bien existé si ce n'est que les femmes dont il parle n'étaient pas « toutes les femmes du pays », mais des professionnelles vouées au culte d'Ishtar.

--> Le mariage sacré de Zeus-Bélos

« Aucune statue de divinité n'est placée en ce lieu, et aucun être humain n'y passe la nuit, si ce n'est une seule femme du pays, que le dieu a choisie entre toutes, à ce que disent les Chaldéens, qui sont les prêtres de ce dieu. Ces mêmes Chaldéens disent, - et pour ma part je ne puis croire ce qu'ils disent, - que le dieu en personne vient dans le temple et repose sur le lit : les choses se passeraient comme à Thèbes en Egypte [...]; comme il en va aussi à Patara de Lycie pour la prophétesse du dieu. » (L'Enquête, I 181-182)

Il existait effectivement un mariage sacré du dieu Mardouk avec une prêtresse, et il avait précisément lieu lors de la fête annuelle du dieu, la fête de l'Akitou. L'insistance d'Hérodote sur son incrédulité face à cet événement, comme s'il n'en percevait pas l'aspect symbolique est d'autant moins compréhensible qu'une cérémonie de mariage sacré existait également à Athènes (aux Anthestéries, fête de Dionysos)

Sceau cylindre mésopotamien du début du IIIe millénaire av. JC représentant un mariage sacré. Photo de l'Oriental Institute de Chicago.

(De nombreux objets de l'Irak antique sont répertoriés dans la banque d'images du site de l'Oriental Institute de Chicago : http://oi.uchicago.edu/OI/IRAQ/dbfiles/type.htm)

 

5. Ve-IVe s. av. JC : Ctésias à Babylone

Ctésias de Cnide, lui, fit un séjour en Orient beaucoup plus long qu'Hérodote puisqu'il y resta dix-sept ans; cependant, ses informations sur la Mésopotamie, loin d'en être plus précises que celles d'Hérodote, le sont beaucoup moins car c'est en Perse qu'il séjournait. On sait qu'il y vécut de 415 à 398 av. JC, et qu'il y exerçait les fonctions de médecin du roi.

Notons au passage que ce cas n'était pas isolé et que les Grecs, soldats mercenaires comme nous l'avons vu, politiciens, commerçants, ou encore médecins comme Ctésias, étaient nombreux à séjourner en Orient.

La cour de Perse résidait à cette époque à Suse, mais elle passait plusieurs mois par an à Babylone. Ctésias a profité de ces séjours pour observer attentivement la ville de Babylone et ses palais royaux, dont il nous donne une description exacte, confirmée par les fouilles archéologiques.

Mais en ce qui concerne l'histoire de Babylone, il n'a vraisemblablement pas pu interroger de Babyloniens. Aussi il ne faut jamais oublier que toute son Histoire d'Assyrie vient d'informateurs perses et non assyriens ou babyloniens : n'en concluons pas pour autant à l'erreur et à l'affabulation, mais du moins à la déformation de certains faits.

Les meilleurs exemples en sont les deux plus célèbres histoires racontées par Ctésias, qui deviendront les plus célèbres histoires de la Mésopotamie chez les Grecs, puis chez les Romains, et enfin dans tout l'Occident (avant les découvertes archéologiques des XIXe et XXe s.) : Sémiramis et Sardanapale.

 

Sémiramis

Edgar Degas, Sémiramis construisant Babylone (1862)

Ce qu'en dit Ctésias

Sémiramis est la fille de la déesse syrienne Dercéto (que les spécialistes reconnaissent volontiers comme un avatar de la déesse assyrienne Ishtar) ; elle a été dans son enfance recueillie par des bergers, puis elle a épousé Ninos, roi assyrien fondateur de Ninive et est montée sur le trône à la mort de celui-ci. Suivent le récit de tous les monuments et ouvrages d'art qu'elle a fait édifier durant son règne, puis le récit de ses exploits guerriers.

Le texte original de Ctésias a disparu : tout cela est cité par Diodore de Sicile, un auteur grec du Ier s. av. JC, dans la Bibliothèque historique (II 4-20)

La réalité historique

A la fin du XIXe s. et au début du XXe s., les archéologues ont trouvé en Mésopotamie deux inscriptions assez laconiques mentionnant une reine Sammouramat. Cette reine, après la mort de son mari le roi Shamsi-Adad V, aurait régné sur l'Empire assyrien (dont la capitale était alors Ninive) entre 810 et 806 av. JC pour assurer la régence de son jeune fils Adad-Nirari III.

Le cheminement de la légende par les Mèdes et les Perses

Pendant les quatre années de règne de Sammouramat, les Assyriens se sont trouvés confrontés aux Mèdes, peuple de l'est (occupant une partie de l'Iran actuel). On peut aisément imaginer que ces derniers furent impressionnés de voir une femme à la tête de l'armée ennemie, et d'autant plus impressionnés qu'ils furent vaincus par l'armée de cette femme. De là à l'assimiler à la déesse guerrière de leurs ennemis, Ishtar (notamment telle qu'elle est honorée dans la ville d'Arbèles, où elle apparaît avec ses attributs guerriers) et à en faire une reine plus ou moins surhumaine, il n'y avait qu'un pas.

En 550 av. JC, les Mèdes sont conquis par les Perses, peuple de culture proche, qui reprend donc volontiers à son compte les légendes mèdes, et notamment celle d'une reine assyrienne guerrière et bâtisseuse.

Nous avançons encore dans le temps et arrivons à la fin du Ve s. av. JC : Ctésias prend pour argent comptant les légendes qui circulent et y ajoute quelques éléments de son cru : ainsi le roi Ninos, qui n'a jamais existé et auquel on peinerait à attribuer un modèle. Mais n'oublions pas que le nom de la ville de Ninive se prononçait « Ninos » en grec. Les Grecs, attribuant volontiers à toutes les grandes cités un fondateur éponyme, l'ont ainsi créé de rien. Pour Ctésias, il était tentant de marier Ninos, fondateur de Ninive d'après les Grecs, et Sémiramis, fondatrice de Babylone d'après les Perses !

 

Sardanapale

Ce qu'en dit Ctésias

« Sardanapale, le trentième souverain depuis Ninos, fondateur de l'hégémonie et dernier roi assyrien, surpassa tous ses prédécesseurs en débauches et paresse. Car non seulement il ne se montrait jamais au monde extérieur, mais il menait la vie d'une femme. Il passait son temps avec les concubines, travaillant la pourpre et la laine la plus fine, se vêtant d'une robe de femme, s'enduisait le visage et le corps de céruse et de préparations bien connues des hétaïres, et se montrait plus délicat que la plus voluptueuse de ses compagnes.

Il s'efforçait même de rendre sa voix féminine et voulait profiter non seulement des plaisirs que procurent boissons et nourritures, mais il cherchait aussi les joies de l'amour des deux sexes. Il vivait librement ses liaisons des deux natures, ne se souciant pas de la moindre pudeur.

[...]

Pour ne pas tomber aux mains des ennemis, il fit édifier un immense bûcher dans son palais, y amassa tout son or et tout son argent ainsi que ses vêtements royaux. Il enferma dans une chambre construite au milieu du bûcher ses concubines et ses eunuques, se joignit à eux tous et mit le feu à l'ensemble du palais. » (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique II 23 (1-2) et II 27 (2))

On voit déjà le tableau de Delacroix!

La réalité historique

Sardanapale est la déformation du nom d'Assurbanipal, souverain assyrien qui régna de 669 à 630 av. JC.

La chute de sa capitale Ninive a eu lieu en 612 av. JC (plusieurs années après sa mort) sous les coups des Mèdes et des Babyloniens alliés, et a mis fin à l'empire assyrien. On a vu plus haut comme cette chute a marqué l'esprit des Grecs.

Le cheminement de la légende

Il semble en fait que les Grecs aient fait une confusion entre le siège de Ninive en 612 av. JC, et le siège de Babylone en 650-648 av. JC par Assurbanipal lui-même (qui n'était donc pas en position d'assiégé, mais d'assiégeant) contre son propre frère, assyrien lui aussi, qui gouvernait Babylone et qui avait intrigué contre lui. Or, ce frère, se voyant vaincu, décida effectivement de mourir avec tous les siens et de détruire tous ses biens, dans un gigantesque incendie.

 

Conclusion sur Hérodote et Ctésias : mentalité différente des Grecs et des Orientaux

Pour conclure sur les difficultés qu'eurent sans doute Hérodote et Ctésias à s'informer en Mésopotamie, rappelons que la mentalité des auteurs grecs de l'époque est complètement différente de celle des orientaux (Assyro-babyloniens et Perses) : chez ces derniers, les archives sont surtout constituées de listes, des listes d'années, de noms de rois, de campagnes militaires ; tandis que les Grecs recherchent toujours l'anecdote qui frappera les esprits et permettra de tirer une petite leçon de morale. Cela nous explique que chez de nombreux auteurs grecs écrivant sur les peuples étrangers (Hérodote, Ctésias, et d'autres), des informations très sérieuses recueillies auprès de lettrés voisinent avec des racontars visiblement pêchés dans la rue !

 

6. Ve s. av. JC : connaissances du peuple athénien sur la Mésopotamie (Aristophane)

Voilà comment, à partir de la fin du Ve s. et du début du IVes., des informations beaucoup plus précises sur la Mésopotamie commencèrent à circuler en Grèce.

Véridiques ou déformées, peu importe, elles développèrent un intérêt nouveau pour la Mésopotamie, témoin une pièce d'Aristophane, malheureusement perdue, mais au titre évocateur : Les Babyloniens (jouée en 426 av. JC) .

D'autre part, dans Les Oiseaux (jouée en 414 av. JC), les héros de la pièce décident de fonder une cité des oiseaux :

« Eh bien donc, mon avis est tout d'abord qu'il y ait une seule cité des oiseaux, ensuite que l'air entier dans son pourtour et tout l'espace intermédiaire que voilà soit ceint de murailles en grandes briques cuites comme à Babylone. » (v.550-552)

Non seulement les murailles de Babylone sont connues, mais aussi le matériau spécifique dont elles sont faites, la brique, caractéristique aux yeux des Grecs, qui utilisaient plutôt la pierre.

Plus loin dans la même pièce, tout un cortège de « bureaucrates » se présente aux portes de la nouvelle ville de Coucou-les-Nuées ; voyant arriver un inspecteur, l'un des fondateurs de la ville s'exclame, surpris et excédé : « Qu'est-ce que c'est que ce Sardanapale ? » (v. 1021). Cette toute petite exclamation, qui n'est même pas relevée par un autre personnage (c'est donc qu'elle est compréhensible par tout le monde), signifie qu'en 414 av. JC (soit seize ans avant la parution des Persica de Ctésias, qui étaient donc alors inconnues du public grec) à Athènes, le nom de Sardanapale avec tout son cortège de connotations (le roi du lointain Orient, excessif, efféminé et suicidaire) était assez répandu, et peut-être employé comme un nom commun avec le sens d' « homme extravagant ».

Or, si les écrits d'Hérodote et de Ctésias étaient essentiellement tournés vers une élite cultivée, Aristophane, lui, avait aussi un public populaire. Ces allusions nous prouvent donc que même le peuple d'Athènes connaissait Babylone et Sardanapale (une connaissance certainement encore plus déformée que chez les auteurs que nous avons suivis, mais enfin ils en connaissaient au moins le nom et l'existence), et que Babylone et les Babyloniens étaient devenus à ce point à la mode que le caricaturiste de l'époque qu'était Aristophane avait décidé qu'il était temps de les croquer.

Mais avant même que Ctésias ne rentre au pays et ne publie ses Persica, une partie de ce petit peuple de la Grèce allait découvrir par lui-même les immenses étendues de la Mésopotamie.

 

7. IVe s. av. JC : Xénophon et la campagne de Mésopotamie

La « campagne de Mésopotamie » est à prendre dans les deux sens du terme.

D'abord « campagne militaire » puisque c'est l'objet de cette expédition.

Tout a débuté par une querelle de succession à la cour de Perse. En 404, à la mort de Darius II, le trône revient à son fils aîné, Artaxerxès. Mais le cadet, Cyrus le Jeune, voudrait prendre sa place. Comme il est chargé du gouvernement de l'Asie Mineure, il a de nombreux contacts avec les villes grecques de cette région, qui sont sous sa domination. Il n'a donc pas de peine à lever une armée de mercenaires grecs, d'Asie Mineure, mais aussi de Grèce continentale.

En 401 av. JC, l'immense armée se met en marche, pensant d'abord régler un simple conflit entre Cyrus et Tissapherne, un autre Perse gouverneur en Asie Mineure. Vite détrompés, les Grecs comprennent qu'on les mène contre Babylone. Ils s'arrêteront finalement un peu avant, dans la plaine de Counaxa, où ils seront confrontés à l'armée perse, beaucoup plus nombreuse que la leur, et dont ils seront pourtant vainqueurs... en vain, puisque Cyrus meurt dans la bataille.

Les Grecs ne demandent alors plus qu'à rentrer chez eux, mais ils ont perdu leur chef, ils sont dans un pays inconnu, et sont en butte à l'hostilité des Perses et des peuples locaux; aussi, la retraite sera difficile, et ce n'est qu'en 400 av. JC, après plus d'un an de marche dans des conditions terribles (des sables brûlants du désert de Syrie aux neiges glaciales des montagnes d'Arménie, et toujours harcelés par les uns ou les autres), qu'ils pourront enfin retrouver leur patrie.

Mais aussi « campagne » par opposition à la ville. En effet, pour la première fois, les Grecs vont découvrir de la Mésopotamie autre chose que les splendeurs de Ninive et de Babylone : un pays hautement exotique, totalement différent de la Grèce, fascinant et effrayant à la fois, toujours inattendu.

Les « Dix Mille »

Cette expédition marque une étape importante dans l'évolution des connaissances des Grecs sur la Mésopotamie. Certes, ce n'est pas la première fois que des Grecs passent par ce pays : nous avons déjà évoqué les marchands et les mercenaires de passage, ainsi que les personnalités militaires et politiques qui se sont mises au service des Perses. Mais il s'agissait toujours de voyages individuels. Même les mercenaires semblent avoir été des cas relativement isolés, comme celui d'Antimenidas, le frère d'Alcée : en effet, Hérodote ne mentionne pas leur présence dans l'armée babylonienne, alors qu'il le fait à plusieurs reprises pour l'armée égyptienne.

En revanche, avec l'expédition de Cyrus le Jeune, pour la première fois, dix mille Grecs entrent en Mésopotamie. Ce nombre de dix mille est bien sûr schématique. En, réalité, d'après Xénophon, l'armée était encore plus nombreuse, puisque le total des contingents qu'il énumère s'élève à quatorze mille soldats (au départ ; beaucoup, bien sûr, périrent par la suite). D'autre part, il faut compter avec la multitude des non combattants, qui accompagnaient l'armée : les « gens du marché », chargés du ravitaillement de l'armée, les femmes de ces derniers ou des soldats, voire leurs enfants, des esclaves, etc. C'est donc une foule qui traverse cette année-là la Mésopotamie, et l'on imagine les multiples récits qui en naîtront à leur retour en Grèce ; mais surtout une foule disparate, où chacun, selon sa mentalité, accordera plus d'intérêt à tel ou tel aspect du voyage, et dont les récits se répandront dans toutes les couches de la société grecque.

Xénophon

Mais cette expédition aura aussi une autre conséquence sur les connaissances des Grecs. En effet, outre les récits oraux des soldats à leur retour en 400 av. JC, ils auront un compte rendu écrit de ce voyage dans une oeuvre qui paraîtra une dizaine d'années plus tard : l'Anabase de Xénophon. Ce dernier, noble, érudit, disciple du philosophe Socrate, est parti en curieux, et pas tant pour se battre que pour noter scrupuleusement tout ce qu'il voyait. Là encore, cette démarche n'est pas nouvelle : Hérodote, Ctésias et les autres auteurs de Persica (perdues, mais dont il nous reste des fragments) avaient fait de même, mais l'oeuvre de Xénophon se démarque de la leur par deux aspects majeurs.

D'abord, sur le fond : pas de légendes, pas de récits des hauts faits des rois, pas d'anecdotes locales, pas de descriptions de villes. Ce n'est pourtant pas faute de bonne volonté, et Xénophon tente, quand il le peut, d'établir un rapport entre le lieu qu'il voit et ce qu'il en a lu par ailleurs : ainsi, il rattache la rivière Marsyas, qu'il traverse en Asie Mineure, à la légende grecque du conflit entre Marsyas et Apollon, puis il rattache le château bordé par cette rivière à Xerxès, qui l'aurait fait construire près d'un siècle plus tôt.

Mais le plus souvent, Xénophon n'a pas le temps de s'attarder. Il suit une armée en marche : à peine s'est-on arrêté qu'il faut repartir; on évite les villes et les villages ; dans le trajet de l'aller, avec Cyrus, les rencontres avec les populations locales sont presque inexistantes ; au retour, on ne les rencontre que pour les affronter.

L'autre grande différence de Xénophon par rapport à ses prédécesseurs tient à la forme de son ouvrage. L'ayant rédigé au moins une dizaine d'années après l'expédition elle-même, il aurait pu décider de l'étoffer et d'y insérer des récits et des descriptions de la Mésopotamie, en s'inspirant de ses lectures, comme le faisaient traditionnellement tous les auteurs antiques. Ce n'est pas faute d'avoir lu : il cite en effet les Persica de Ctésias (que ce dernier a publié en 398 av. JC, deux ans après le retour de Xénophon en Grèce), mais ce n'est que pour préciser un événement dont il a lui-même été témoin.

Ce parti-pris donne, certes, une certaine sécheresse au récit, surtout dans les passages dépourvus de péripéties et où le texte est dominé par l'énumération des parasanges (mesure de distance perse) parcourus par l'armée. En revanche, tous les passages de description y gagnent en intérêt, en vivacité, en crédibilité : le ton adopté par Xénophon de « reportage sur le terrain » plonge ses lecteurs dans la réalité mésopotamienne « comme s'ils y étaient ».

Citations de Xénophon

Le désert, sa flore et sa faune

Sous le nom d' « Arabie », c'est le désert du nord de la Mésopotamie que Xénophon raconte avoir traversé :

« De là, [Cyrus] fait à travers l'Arabie, ayant l'Euphrate à sa droite, trente-cinq parasanges en cinq étapes dans des pays déserts. Dans cette région, la terre était une plaine ininterrompue, unie comme la mer et couverte d'absinthe. S'il s'y trouvait d'autres plantes, arbrisseaux ou roseaux, elles étaient toutes odoriférantes comme des aromates. On n'y voyait aucun arbre, mais il y avait des bêtes sauvages de toute sorte, quantité d'onagres, beaucoup d'autruches, et aussi des outardes et des gazelles.

Les cavaliers donnaient quelquefois la chasse à ce gibier. Les onagres, quand on les chassait, gagnaient de vitesse et s'arrêtaient; car ils courent bien plus vite que les chevaux; puis, quand les chevaux s'approchaient, ils recommençaient leur manège et les cavaliers ne pouvaient les prendre, à moins de s'échelonner de distance en distance et de chasser en se relayant. La chair de ceux que l'on capturait ressemblait à celle des cerfs, mais elle était plus délicate. Quant aux autruches, personne n'en prit. Les cavaliers qui leur donnaient la chasse y renonçaient vite; car elles gagnaient beaucoup d'avance en fuyant, parce qu'elles couraient avec leurs pattes et en même temps se soulevaient sur leurs ailes, dont elles se servaient comme d'une voile. Pour les outardes, en les faisant lever brusquement, on peut les attraper; car elles ont le vol court, comme les perdrix et se fatiguent vite. Leur chair était très agréable. » (L'Anabase, I 5 (1-3))

Chasse à l'onagre ; bas-relief de Ninive du VIIe s. av. JC, relevé par Faucher-Gudin pour illustrer l'ouvrage de Maspero, archéologue français du XIXe s.

Chasse à l'autruche ; empreinte d'un sceau cylindre mésopotamien du XIIIe s. av. JC

La nourriture tirée du palmier

« Il y avait là beaucoup de blé, du vin de palmier et une boisson acide tirée des dattes bouillies.

Quant aux dattes mêmes des palmiers, celles qui ressemblent à celles qu'on peut voir en Grèce, étaient mises de côté pour les serviteurs; les autres, réservées aux maîtres, étaient d'une beauté et d'une grosseur étonnantes; leur couleur ne différait pas beaucoup de celle de l'ambre jaune; on en faisait aussi sécher que l'on mettait à part comme dessert. C'est une friandise qu'on trouvait agréable, en buvant, mais qui donnait mal à la tête. Là aussi, les soldats mangèrent pour la première fois du chou-palmiste. Son aspect et la saveur agréable qui lui est propre provoquèrent un étonnement général; mais il causait aussi de violents maux de tête. » (L'Anabase II 3 (14-16))

La bière

Etrangement, ce n'est pas en Mésopotamie même, mais à l'extrême limite nord de ce pays, en Arménie, que les Grecs découvrent un usage de l'orge pourtant si courant dans ce pays.

« Il y a aussi du blé, de l'orge, des légumes et du vin d'orge dans des cratères. Les grains d'orge même nageaient à la surface et il y avait dedans des chalumeaux sans noeuds, les uns plus grands, les autres plus petits. Quand on avait soif, il fallait prendre ces chalumeaux entre ses lèvres et aspirer. Cette boisson était très forte, si l'on n'y versait pas d'eau. Elle était fort agréable quand on en avait pris l'habitude. » (L'Anabase IV 5 (26-27))

Il s'agit de bière, boisson bien connue de nos jours, mais dont l'existence était totalement inconnue des Grecs, tandis que, bien avant de s'être propagée jusqu'en Arménie où la retrouve Xénophon, elle était la boisson nationale de la Mésopotamie depuis le deuxième millénaire. Quant aux « chalumeaux sans noeuds » qu'on prend entre les lèvres pour aspirer, on aura reconnu les pailles, inconnues aussi des Grecs.

On trouve de nombreuses représentations sur des sceaux-cylindres de buveurs de bière aspirant dans des pailles disposées dans une jarre.

Empreinte d'un sceau cylindre mésopotamien

Plusieurs relevés de tels sceaux-cylindres sont visibles sur cette page :

http://www.matrifocus.com/SAM06/spotlight.htm

(Nin-kasi: Mesopotamian Goddess of Beer)

 

Conclusion sur ce qui précède

Au début du IVes., donc, la vision des Grecs sur la Mésopotamie devient plus précise et plus juste, mais n'en demeure pas moins encore teintée de merveilleux, comme il se doit de tout pays lointain et étranger. Mais voilà que l'armée d'Alexandre, traînant derrière elle soldats macédoniens et savants grecs, va déferler sur la Mésopotamie, qui va devenir pour deux siècles une partie même du monde grec.

 

8. IVe s. av. JC : Alexandre à Babylone

Charles Le Brun , Entrée d'Alexandre dans Babylone (1665)

L'entrée spectaculaire d'Alexandre sur ce tableau est sans doute inspirée de la description qu'en a faite Quinte-Curce (auteur latin du Ier s. ap. JC) ; on reconnaît au fond à droite les Jardins Suspendus.

En 331 av. JC, c'est à nouveau une armée de Grecs (ainsi que de Macédoniens hellénisés) qui découvre les plaines de la Mésopotamie, mais ils sont cette fois-ci bien plus de dix mille. D'autre part, ils ne font pas que passer : beaucoup d'entre eux resteront définitivement dans ce pays et, puisque c'est un pays conquis, beaucoup d'autres Grecs feront le voyage au cours des deux siècles suivants, avec beaucoup plus de facilité que du temps de la domination perse.

Pour les Grecs qui accompagnent Alexandre, la Mésopotamie commence à devenir plus familière. Quand ils y arrivent pour la première fois, en 331 av. JC, certains se souviennent des récits de leurs pères, témoins directs ou indirects de l'expédition des Dix Mille. Mais surtout, quand ils y reviennent en 323 av. JC, après huit ans d'une marche qui les a conduits jusqu'en Inde, Babylone doit soudain leur sembler très proche de la Grèce à la fois géographiquement, à l'échelle de l'immense distance qu'ils viennent de parcourir, et culturellement, après avoir été confrontés à la déconcertante civilisation indienne.

Pour les lettrés et les savants qui suivaient l'armée, la découverte de la Babylonie est une aubaine. Renouant le dialogue commencé par Hérodote plus d'un siècle plus tôt, ils questionnent avec un intérêt passionné les « Chaldéens ». Callisthène, historiographe d'Alexandre, neveu et élève d'Aristote, serait resté à Babylone pendant qu'Alexandre partait conquérir l'Asie et aurait relevé avec soin, pour son oncle, les observations astronomiques des Chaldéens. Ce sont les premiers pas d'un échange culturel et scientifique intense entre Babyloniens et Grecs, qui s'épanouira dans les deux siècles suivants.

Quant à Alexandre lui-même, il tombe sous le charme de Babylone. Dès son premier passage, loin d'agir en conquérant et de détruire la ville, il ordonne au contraire de restaurer et de reconstruire les monuments qui avaient subi les outrages de Xerxès et du temps. A son deuxième passage, il décide de se fixer à Babylone et d'en faire sa capitale. Mais il meurt quelques mois plus tard, sans avoir eu le temps d'accomplir tous ses projets ni de faire de Babylone la plus grande ville du monde hellénistique. Cependant, sa mort en ce lieu unira à jamais le prestige de cet homme et celui de cette cité.

 

9. IVe-IIe s. av. JC : le règne des Séleucides

Les Séleucides sont les successeurs d'Alexandre pour toute la partie orientale de son empire. Cette dynastie règne de sa mort en 323 av. JC à la conquête des Parthes en 130 av. JC. Leur règne est une période fertile pour les relations culturelles et scientifiques entre la Mésopotamie et la Grèce.

Les nouveaux « Chaldéens »

A cette époque, des Chaldéens se mettent à diffuser leur enseignement en grec.

D'autre part, des Grecs de retour de Babylone ou de Borsippa (ville très proche de Babylone, et où s'étaient également développées de nombreuses écoles rattachées aux sanctuaires, dans lesquelles les sciences étaient enseignées) prennent le nom de « Chaldéens » et font des disciples en Grèce.

Les souverains séleucides, tout en favorisant l'hellénisation, encouragent le redéploiement de l'antique culture mésopotamienne.

 

10. IVe-IIIe s. av. JC : Bérose, un auteur babylonien

La réalité

Bérose était un « chaldéen », au sens de prêtre de Bêl-Mardouk (on a vu que, déjà à l'époque d'Hérodote, ces prêtres constituaient une élite intellectuelle, au point qu'il avait assimilé à eux tous les lettrés). Il est né avant 350 av. JC (il nous dit qu'il est contemporain d'Alexandre: il devait donc avoir au moins vingt ans quand celui-ci est arrivé à Babylone, en 331 av. JC) et mort après 281 av. JC (il a dédié son ouvrage en grec à Antiochus Sôter, souverain séleucide qui régna de 281 à 261 av. JC). Bérose ayant certainement dans son entourage beaucoup de Grecs cultivés, dut être fort peiné de constater, en discutant avec eux, quelle fausse image ces derniers avaient de son pays : il entreprit donc d'écrire en grec un ouvrage destiné aux Grecs, dans lequel il faisait justice de toutes les légendes qui ne cessaient de circuler chez les Grecs (Ninus, Sémiramis, Sardanapale, etc.), pour leur exposer avec exactitude l'histoire de la Mésopotamie, ses véritables mythes, sa géographie, ses sciences. De cet ouvrage, les Babyloniaca, il ne nous reste plus que des fragments, cités par des auteurs grecs ou latins.

Si cet ouvrage avait eu autant d'audience que l'Enquête d'Hérodote, par exemple, il est certain que la vision de la Mésopotamie par les Grecs en aurait été radicalement changée. Malheureusement, ce ne fut pas le cas et il ne toucha qu'un public de spécialistes. Ses corrections surprirent peut-être un moment les Grecs, mais ils les oublièrent vite, témoins les mentions de Sémiramis après Bérose, où la légende loin d'être condamnée, est encore plus déformée.

La légende

Ironie de l'histoire: celui qui voulait combattre les légendes sur la Mésopotamie véhiculées par les Grecs devint lui-même une légende chez eux!

D'abord, son nom était devenu tellement célèbre (chez les érudits, j'entends!) qu'on lui attribua des théories astronomiques d'origine babylonienne ou même grecque, simplement parce que son nom et son origine faisaient autorité en la matière (je rappelle que les Babyloniens sont les spécialistes de la science des astres).

Mais ce fut aussi sa propre personne qui devint l'objet de légendes : il serait venu en Grèce même y instruire les Grecs, les Athéniens lui auraient élevé aux frais de l'Etat une statue avec une langue dorée en plein gymnase, enfin il serait le père de la Sibylle de Cumes!

 

11. Ier s. av. JC : Diodore de Sicile et Strabon

La Mésopotamie fait désormais partie du monde connu et bien connu, et les écrits la concernant se multiplient. Théophraste (IVe-IIIes. av. JC) disciple d'Aristote, avait consacré toute une page de son Histoire des Plantes à la fertilité du sol babylonien.

Mais ce sont surtout, au Ier s. av. JC, deux savants compilateurs qui nous offriront les plus longs passages sur la Mésopotamie.

Diodore de Sicile (90-20 av. JC), dans sa Bibliothèque historique, reprend comme on l'a déjà vu de longs passages de l'oeuvre de Ctésias et il y ajoute des citations d'autres auteurs plus récents (mais il ignore totalement les corrections apportées par Bérose).

Strabon (64-20 av. JC), dans sa Géographie, adopte un point de vue très scientifique, exclut le merveilleux, et apporte de nombreuses informations concrètes (par exemple l'entretien des canaux d'irrigation dans les cultures mésopotamiennes), se rapprochant en cela de Xénophon.

 

12. Premiers siècles ap. JC : le rideau se referme

La conquête parthe

En 130 av. JC., les Séleucides sont chassés de Mésopotamie par les Parthes, qui resteront jusqu'en 266 ap. JC. Bien que ces derniers se prétendent sensibles au prestige de l'hellénisme, les Grecs qui s'y étaient établis quittent peu à peu la région. Et ils perdent bientôt tout contact avec la Mésopotamie. Au IIe s. ap. JC, les Romains y feront de nombreuses incursions, mais toujours éphémères et, les armes à la main, n'auront pas le temps de s'intéresser à la culture.

La fin du cunéiforme

Quant à la Mésopotamie, déjà depuis la conquête perse au VIe s. av. JC, son prestige était surtout tourné vers le passé (c'est l'ère des bibliothèques et des compilations, mais il n'y a plus guère de création) ; mais à cette époque, ses habitants finissent par se désintéresser complètement même de ce prestige passé.

Le dernier document que l'on ait retrouvé écrit en caractères cunéiformes date de 74 ap.JC. Il marque la fin d'une civilisation : en effet, l'écriture cunéiforme, transcrivant les langues sumérienne puis akkadienne, était utilisée en Mésopotamie depuis 3300 av. JC. A partir du moment où l'on cesse d'écrire en caractères cunéiformes, on cesse aussi de savoir lire, et c'est ainsi qu'en quelques dizaines d'années (autour du Iers. ap. JC., donc), les milliers de tablettes de Mésopotamie vont devenir indéchiffrables, et ce pendant presque deux millénaires.

La Mésopotamie, cessant de briller par sa culture et étant coupée du monde grec par l'invasion parthe, redevient très vite pour les Grecs terre de mythes et de légendes. On ne connaît plus guère de la Mésopotamie, dans le monde gréco-romain, que le terme de « Chaldéen », qui s'applique désormais à une sorte de magicien charlatan exploitant la superstition populaire.

Les érudits tardifs

Seuls, dans leurs bibliothèques, quelques grands érudits s'émerveillent encore de la splendeur des Babyloniens : Eusèbe de Césarée (260-340 ap. JC), un Père de l'Eglise, dans ses Chroniques, dont les quinze premiers chapitres sont une vaste compilation sur la Mésopotamie, inspirée en grande partie de Bérose et de ceux qui l'ont cité ; ou encore Damascius (né vers 480 ap. JC), néo-platonicien, dont un texte reproduit presque mot pour mot l'Enuma Elish, le poème babylonien de la création.

Notons par ailleurs qu'à l'époque où écrivait Damascius, les Babyloniens eux-mêmes avaient probablement déjà tout oublié du contenu de l'Enuma Elish et du reste de leur glorieuse littérature. Cette citation étonnamment exacte à une époque où la culture assyro-babylonienne avait disparu, où personne en Grèce ne s'en souciait plus, apparaît donc comme un sursaut presque anachronique.

 

 

II. Paysages et matériaux : une réalité exotique

 

1. Paysages : désert, fertilité, marais

 

Le désert

Nous avons cité plus haut le texte de Xénophon sur le désert, où il s'émerveillait d'une flore d'herbes odoriférantes et d'une faune (onagres, gazelles, autruches et outardes) plus rapide que les chevaux, mais à la chair délicieuse.

Quelques pages plus loin, ce tableau idyllique s'assombrit:

« Au cours de ces étapes, beaucoup de bêtes de somme moururent de faim; car il n'y avait pas de fourrage ni d'arbre d'aucune sorte; tout le pays était nu. Les habitants gagnaient leur vie en extrayant le long du fleuve des pierres qu'ils façonnaient en forme de meules et transportaient à Babylone où ils les vendaient et achetaient du blé en échange. L'armée manqua de blé, et on ne pouvait en acheter qu'au marché lydien dans le camp barbare de Cyrus, au prix de quatre sigles la capithe de farine de froment ou d'orge. Le sigle vaut en monnaie attique sept oboles et demie, et la capithe contenait deux chénices attiques. Aussi les soldats n'avaient que de la viande pour se sustenter. » (Xénophon, L'Anabase, I 5 (5-6))

Strabon évoque aussi le désert, mais en insistant sur l'aspect pratique de l'organisation locale de sa traversée:

« Après la traversée du fleuve, la route se poursuit à travers le désert jusqu'à Scènes, une célèbre ville aux marches de la Babylonie, construite au bord d'un canal.

La route depuis la traversée du fleuve jusqu'à Scènes est de vingt-cinq jours. On y trouve des chameliers : ils occupent parfois des relais approvisionnés en eau, le plus souvent par des citernes. D'autres fois, ils utilisent de l'eau qu'ils transportent avec eux. » (Strabon, Géographie, XVI 1 (27))

 

La fertilité

Malgré la présence de ce désert aux portes de la Mésopotamie, l'espace situé entre le Tigre et l'Euphrate, sillonné d'un ensemble de canaux soigneusement entretenu, est d'une fertilité hors du commun, qui entraîne l'étonnement des Grecs. Nombreux sont les auteurs grecs (et latins à leur suite) qui s'en émerveillent dans leurs écrits. Nous ne citerons que le premier d'entre eux, Hérodote:

« Pour la production des céréales, le pays est si excellent, qu'il rend d'une façon courante jusqu'à deux cents pour un, et dans les cas de très grande fécondité, donne jusqu'à trois cents. En ce pays, les feuilles du froment et de l'orge atteignent aisément quatre doigts de largeur; le millet, le sésame deviennent des arbustes dont je ne dirai pas la taille bien que je sache à quoi m'en tenir, car je n'ignore pas que, chez ceux qui ne sont pas allés à Babylone, déjà ce que j'ai dit sur le chapitre des céréales a rencontré beaucoup d'incrédulité. » (Hérodote, L'Enquête, I 193)

Notons au passage le clin d'oeil d'Hérodote à ses auditeurs athéniens incrédules!

Système de balancier permettant de répartir l'eau entre différents canaux d'irrigation.

Bas-relief de Ninive (relevé de Georges Rawlinson, frère de l'archéologue anglais du XIXe s. Sir Henry Rawlinson)

De nombreux auteurs grecs (Hérodote, Strabon et d'autres) se sont fait l'écho du patient travail d'entretien des canaux d'irrigation effectué par les cultivateurs mésopotamiens.

 

Les Marais

On appelle « les Marais » une immense région de lacs, de marais et de roselières formée par le rapprochement des deux fleuves avant qu'ils ne se jettent dans le Golfe Persique. C'est un espace étrange, inquiétant et difficile d'accès, où les voyageurs, y compris les Assyro-Babyloniens eux-mêmes, se sont peu aventurés. Les rois assyriens Sargon II en 710 av. JC et Sennachérib en 703 tentèrent en vain de poursuivre Merodak Baladan, Chaldéen (le mot désigne ici l'appartenance tribale) qui avait pris le pouvoir à Babylone, dans les Marais d'où il était originaire et où il mena une véritable « guérilla ».

Campagne de Sennacherib dans les Marais contre le Chaldéen Merodak Baladan (703 av. JC). Les soldats de Sennacherib sont sur des bateaux en roseau.

Bas-relief de Ninive (relevé de Georges Rawlinson, frère de l'archéologue anglais du XIXe s. Sir Henry Rawlinson)

Cette difficulté d'accès s'est d'ailleurs poursuivie jusqu'au XXe s. (cf. Wilfred Thessiger, Les Arabes des Marais (1959)).

On retrouve chez les auteurs grecs et latins ce caractère flou et inquiétant de la région des Marais. Par exemple, Pline l'Ancien (Ier s. ap. JC) décrit un monde de vase et d'alluvions, infesté de serpents. Philostrate (IIIe s. ap. JC) évoque une rumeur selon laquelle l'Euphrate, après s'être perdue dans un marécage, se terminerait dans la terre.

Mais les descriptions des Marais les plus réalistes et les plus inquiétantes à la fois apparaissent dans les textes qui relatent l'expédition qu'y fit Alexandre le Grand en 323 av. JC, quelques mois avant sa mort. L'épisode est surtout connu par un événement malheureux qui lui arriva, la perte de son diadème, et pour le mauvais présage qu'il en tira par la suite. Diodore et Arrien nous en font tous les deux un récit assez différent.

D'après Diodore :

« Il avait voulu inspecter le grand marais qui entoure Babylone et naviguait avec ses Amis sur quelques embarcations légères. Or son navire fut séparé du reste de la flottille et Alexandre erra seul pendant quelques jours, au point qu'il n'espérait plus se tirer d'affaire. Puis, tandis qu'il suivait le cours d'un étroit canal sous le couvert des arbres [ces « arbres » sont en fait les hauts bouquets de roseaux], comme ces derniers formaient une voûte au-dessus de l'eau, son diadème fut arraché et tomba dans le marais. Un des rameurs se dirigea à la nage vers le diadème dont il ceignit sa tête pour être sûr de le sauver, avant de regagner l'embarcation à la nage. Après avoir erré à l'aventure pendant trois jours et autant de nuits, Alexandre se tira d'affaire. » (Bibliothèque historique, XVII 116 (5-6))

D'après Arrien :

« Il reprit sa navigation dans les marais, en ayant Babylone à sa gauche. Là, une partie de sa flottille se perdit bel et bien dans les chenaux, faute de pilote, jusqu'à ce qu'il eût envoyé lui-même un pilote et les eût ramenés dans le courant. Et l'on rapporte l'histoire suivante : la plupart des tombeaux des rois assyriens ont été construits dans les lacs et dans les marais. Tandis qu'Alexandre naviguait sur ces marais (on dit qu'il pilotait lui-même sa trière), un coup de vent violent lui enleva son chapeau de soleil et le diadème qui y était attaché; le chapeau, plus lourd, tomba dans l'eau; mais le diadème, emporté par le vent, resta accroché à un roseau : c'était un des roseaux qui avait poussé à côté d'un des tombeaux des anciens rois. » (Histoire d'Alexandre, VII 22)

Nombreux sont les éléments, dans ces deux passages, qui mettent mal à l'aise le lecteur. La nature y semble animée de mouvements hostiles. Un roseau chez Diodore, un coup de vent chez Arrien, prend un malin plaisir à s'attaquer précisément au diadème d'Alexandre. Est-ce bien un hasard ? Ce souffle de vent ou ce roseau ne sont-ils pas habités par de mystérieux esprits ? Peut-être ceux des rois assyriens, dont la présence des tombeaux dans ces marais rappelle que nous ne sommes pas loin du monde des morts. Alexandre, se retrouve seul (si ce n'est avec quelques rameurs) au milieu de cet univers hostile et erre dans ses méandres durant trois jours et trois nuits. Giflé au passage par les roseaux dans les couloirs étroits comme celui où son diadème est resté accroché, brûlé par un soleil ardent (puisqu'il lui fallait, nous dit Arrien, un chapeau pour s'en protéger), toujours inquiet à l'idée qu'il ne retrouverait peut-être jamais ses compagnons, on imagine que le coeur du grand conquérant a dû se serrer plus fort dans les Marais qu'il ne l'avait fait sur les champs de bataille les plus effrayants.

Alexandre ressortit vivant des Marais, mais ils auront sans doute eu raison de lui : on s'accorde aujourd'hui à penser que sa mort, qui eut lieu peu de temps après, était due à une maladie comme le paludisme, qu'il aurait contractée dans les Marais.

 

2. Matériaux : bière, palmier, roseaux, brique, pétrole

 

La bière

Nous en avons parlé à propos du texte de Xénophon cité plus haut.

 

Le palmier

Le palmier en lui-même était bien connu des Grecs. On le trouve d'ailleurs chez le plus vieux témoin de la littérature grecque, Homère, dans un des passages les plus poétiques et les plus connus de l'Odyssée, l'éloge de Nausicaa par Ulysse, où ce dernier compare la jeune fille au palmier (mot féminin en grec) de Délos, près de l'autel d'Apollon.

Cela dit, le nom même du palmier en grec (« phoinix », littéralement « phénicien ») nous indique clairement que, même si l'île de Délos s'ornait d'un magnifique palmier, les Grecs étaient loin de considérer cet arbre comme un antique produit de leur terroir ! De plus, le palmier qui poussait en Grèce ne produisait que des fruits ratatinés et sans goût, d'après Théophraste (IVe s. av. JC) et Xénophon (cf. le texte cité plus haut).

Hérodote explique en effet que les Babyloniens pratiquaient la pollinisation artificielle des palmiers femelles par les palmiers mâles, ce qui permettait d'obtenir un fruit plus gros, plus mûr et plus goûteux. C'est ce que l'on voit sur ce bas-relief babylonien (empreinte d'un sceau-cylindre) où des femmes récoltent les fleurs du palmier mâle. Sur le bas-relief assyrien suivant, on voit des génies polliniser un palmier femelle.

Empreinte d'un sceau-cylindre babylonien, dessinée par Faucher-Gudin pour illustrer l'ouvrage de Maspero, archéologue français du XIXe s., visible dans son contexte sur cette page : http://www.gutenberg.org/files/17323/17323-h/v3a.htm

 

Bas-relief de Ninive, relevé du XIXe s.

C'est pourquoi le palmier que les Grecs découvrent en Mésopotamie n'a rien à voir avec celui qu'ils connaissaient. Il n'offre pas le même spectacle et il n'a pas la même valeur. Loin de se montrer comme un unique « fût qui s'élance vers le ciel » (selon les mots d'Ulysse), il se multiplie en d'immenses palmeraies. Loin de n'être célébré que pour sa beauté, il est célébré pour son utilité : Strabon cite avec émerveillement l'existence d'une chanson perse énumérant les trois cent soixante utilisations du palmier.

A propos des usages alimentaires, nous avons cité plus haut un texte de Xénophon dans lequel les soldats grecs goûtaient les dattes et le chou palmiste. Hérodote et Strabon nous disent aussi que le palmier tient lieu aux Babyloniens de pain, de vin, de vinaigre, de miel et de farine!

Théophraste évoque aussi son usage dans la fabrication des meubles et Strabon son usage comme poutre et pilier des maisons en roseaux.

 

Le roseau

Là encore, voilà un végétal bien connu des Grecs, jusque dans l'un des classiques de leur mythologie : la nymphe Syrinx, s'est transformée en roseau pour échapper aux avances du dieu Pan. Mais les bouquets de roseaux aux abords des ruisseaux et des étangs, tels qu'ils se présentent en Grèce, n'ont rien de commun avec ce monde étrange d'eau et de roseaux de la Basse-Mésopotamie d'où la pierre, le bois et la terre (cultivable) sont complètement absents.

Autre point commun avec le palmier, le roseau est aussi un végétal aux multiples usages en Mésopotamie. Hérodote évoque des lits de roseaux intercalés dans la construction d'un mur en brique, Diodore décrit des filets de pêche en roseaux tressés ; c'est Strabon qui cite le plus grand nombre d'usages du roseau : pour fabriquer des ustensiles et des récipients, que l'on imperméabilise ensuite avec l'asphalte (dont nous allons bientôt parler), ou une variante des bateaux ronds décrits par Hérodote (qui ne sont alors pas en branches de saule recouverts de cuir, mais en roseaux enduits d'asphalte), ou encore des nattes en roseaux tressés, dont les usages varient, du tapis à la voile de bateau, en passant par les murs des maisons dont l'armature est de palmier.

Ces maisons de roseaux apparaissent aussi sur les sceaux-cylindres babyloniens.

Bovidés près de leur étable en roseaux ; fragment d'un vase sculpté mésopotamien ; début du IIIe millénaire av. JC

On les voyait également encore en 1959 quand le voyageur anglais Wilfred Thessiger a visité les Marais, et au moins jusque dans les années 1990.

Mudhif (maison des hôtes) construit en roseaux ; Irak, région des Marais, fin du XXe s.

La brique

La Mésopotamie offrant très peu de pierre, c'est une civilisation de l'argile qui s'y est développée, à la fois pour les tablettes servant à l'écriture et pour la construction des bâtiments.

Hérodote nous explique avec des détails très précis le procédé de fabrication des murs en briques:

« Je dois encore ajouter à ce qui précède où fut employée la terre provenant du fossé et comment le mur était bâti. Au fur et à mesure que l'on creusait le fossé, on convertissait en briques la terre retirée de la tranchée; quand furent façonnées un assez grand nombre de briques, on les fit cuire dans des fours; puis, employant comme mortier de l'asphalte chaud et interposant de trente en trente couches de briques des lits de roseaux, on construisit d'abord les parements du fossé, ensuite et de la même manière la muraille elle-même. » (L'Enquête, I 179)

Vous aurez remarqué que l'on retrouve dans cette fabrication du mur trois des matériaux fétiches de la Mésopotamie : la brique, l'asphalte et le roseau. Et d'ailleurs, cela vous rappelle sans doute un passage célèbre de la Bible, à propos de la construction de la Tour de Babel (c'est-à-dire de Babylone) : « Et la brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de ciment. » (Genèse XI)

 

Le pétrole

Commençons par quelques précisions de vocabulaire et de géologie. Le pétrole est un hydrocarbure issu de résidus organiques. Le pétrole brut, liquide, n'est jamais appelé « pétrole » par les Grecs ni les Romains (bien que le mot soit d'origine grecque : littéralement « huile de pierre »), mais « naphte » (mot d'origine akkadienne). Lorsque le naphte s'évapore, il reste une matière solide, collante et imperméable, que les Grecs appellent « asphalte » et les Romains « bitume ».

Nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer la matière solide (asphalte ou bitume) à propos de son usage comme élément de maçonnerie ou pour le calfatage d'objets en roseaux. Cette matière suscitait, certes, une certaine curiosité de la part des Grecs et des Romains, mais elle était connue de longue date et extrêmement courante en Mésopotamie.

Il en allait tout autrement de la matière liquide (naphte, c'est-à-dire pétrole).

C'est à Hérodote que l'on doit la première mention du pétrole de l'histoire :

« Ardericca [se trouve] à une distance de deux cent dix stades de Suse et à quarante stades du puits qui fournit trois sortes de substances. On tire en effet de ce puits de l'asphalte, du sel et de l'huile; voici comment. On se sert pour puiser d'un appareil à bascule, à quoi est attachée en guise de seau une moitié d'outre; avec ce récipient enfoncé dans la nappe, on puise la matière et on la verse ensuite dans un réservoir; distribuée au sortir de ce réservoir, elle prend trois voies différentes; l'asphalte et le sel se coagulent aussitôt; quant à l'huile, les Perses l'appellent rhadinaké ; elle est noire et a une odeur forte. » (L'Enquête, VI 119)

Après Hérodote, ce sont Alexandre et ses compagnons qui découvrirent à leur tour le naphte, mais aussi ses propriétés, qui avaient échappé à Hérodote. Strabon et les biographes d'Alexandre décrivent en particulier sa capacité à s'enflammer dès qu'il est à proximité du feu, sans que l'eau puisse alors l'éteindre (au contraire, elle ravive les flammes!) Je ne citerai de ces textes que deux passages de Plutarque dans lesquels il relate des expériences tout à fait spectaculaires vécues par Alexandre avec le naphte.

La rue enflammée.

« Pour en montrer la force et la nature au Roi, les Barbares arrosèrent d'une légère couche de cette substance la ruelle qui menait à sa résidence, puis, se tenant à l'une des extrémités, ils approchèrent leurs flambeaux des endroits ainsi humectés, car il faisait déjà nuit. Dès que les premières gouttes de naphte eurent pris feu, la combustion se propagea dans un temps inappréciable, ou plutôt aussi vite que la pensée : la flamme parvint à l'autre bout, et la ruelle ne fut qu'une traînée de feu. » (Vie d'Alexandre, 35)

Le pauvre Etienne

« Or il y avait dans le personnel attaché au service ordinaire du Roi pour les massages et les bains un Athénien, nommé Athénophane, qui savait le distraire habilement de ses affaires en l'amusant. Il était alors dans la salle de bain; et, à côté d'Alexandre, se trouvait un garçonnet sans valeur et d'une physionomie ridicule, mais qui chantait à ravir, nommé Etienne : « Veux-tu, Roi, dit Athénophane, que nous fassions sur Etienne l'expérience de la drogue ? Car si elle s'enflamme et ne peut pas s'éteindre, j'affirmerai hautement qu'elle a une force irrésistible et effrayante ! » L'enfant se prêta d'assez bonne grâce à cet essai; mais dès que le liquide l'eut touché, son corps jeta une telle flamme, étant tout environné de feu, qu'Alexandre fut dans tous ses états d'embarras et de crainte. Et, s'il ne s'était trouvé là beaucoup de valets qui avaient en main des vases d'eau pour le bain du Roi, le secours aurait été en retard sur la combustion. Même dans ces conditions, il fut difficile d'éteindre le corps de l'enfant, devenu tout flamme, et il se ressentit sérieusement de ses brûlures. » (idem)

Mais la propriété inflammable n'est pas la seule des propriétés inquiétantes du naphte, comme en témoigne ce texte de Diodore, où l'on voit l'imprudent mourir asphyxié par les vapeurs mortelles ou noyé par une force semblable à celle de sables mouvants :

« Il y a beaucoup de choses étranges à voir en Babylonie, mais rien n'est plus étonnant que la quantité d'asphalte qui est produite dans cette contrée. Il y en a tant que les habitants ne l'utilisent pas seulement pour leurs monuments, si grands et si nombreux soient-ils, mais que le peuple lui-même en puise sans compter et s'en sert, après l'avoir séché, comme combustible à la place du bois. Et cette foule innombrable de gens puise comme à quelque source intarissable sans que la réserve en semble jamais diminuée.

On trouve aussi, près de cette source, un gouffre de petite taille, mais d'une puissance étonnante. Il émet une lourde vapeur sulfureuse, qui fait succomber tout être vivant qui s'en approche, terrassé par une mort immédiate et étrange. En effet, la victime a le souffle coupé, et en meurt au bout de quelques instants, comme si l'expulsion du souffle avait été bloquée par quelque force s'attaquant à la respiration. Aussitôt le corps gonfle et s'enflamme, surtout dans la région des poumons.

Enfin, de l'autre côté du fleuve, se trouve un lac : son pourtour présente une surface solide. Mais si quelqu'un de non averti s'y aventure, il se maintient d'abord quelques instants à la surface en nageant, puis plus il se rapproche du centre, plus il est attiré vers le bas, comme par quelque force extérieure. Et lorsqu'il comprend enfin qu'il doit retourner au rivage pour son propre salut, il s'efforce d'échapper à cette attraction, mais c'est comme si quelqu'un le tirait en sens contraire. Bientôt, il ne sent plus ses pieds, puis c'est le tour de ses jambes, puis de ses hanches, enfin c'est son corps tout entier qui est vaincu par cette paralysie, et il est emporté vers le fond. Peu après, il est rejeté à la surface, mort. » (Bibliothèque historique, II 12)

Enfin, Plutarque et Pline rapportent une tradition selon laquelle le poison de Médée serait de la naphte!

 

 

III. Excès et débauche des Mésopotamiens

 

1. Souverains bâtisseurs (reines)

 

Grands travaux des reines mythiques

Hérodote, Ctésias et, dans une moindre mesure, d'autres auteurs, attribuent aux deux reines mythiques Sémiramis (dont nous avons parlé plus haut) et Nitocris (elle aussi sans doute lointainement inspirée d'une reine assyrienne réelle) de nombreux « grands travaux » de Babylone, parmi lesquels on retrouve essentiellement:

- le détournement et la canalisation de l'Euphrate ainsi que l'aménagement de la partie qui traverse la ville

- les remparts

- les palais royaux

- le sanctuaire de Mardouk avec sa tour

- le creusement de montagnes et la construction de routes

 

La « Tour de Babel »

Voici encore un stéréotype sur la Mésopotamie, mais cette fois, ce n'est pas aux Grecs, mais aux Hébreux que nous devons ce récit d'une tour dont l'ambition était de monter jusqu'au ciel et que Dieu punit par la confusion des langues des peuples de la Terre. Toutefois les Grecs ne se sont pas privés d'en parler aussi.

Rappelons d'abord brièvement ce qu'était en réalité ce monument. Il s'agit d'une tour à étages ou « ziggourat » (pour les archéologues, qui reprennent le terme akkadien). La fonction propre d'une ziggourat n'est pas clairement définie pour nous, mais c'est une construction que l'on retrouve dans de nombreux sanctuaires mésopotamiens. Chaque ziggourat avait un nom propre : celle de Babylone s'appelait « Etemenanki » et elle appartenait au sanctuaire de Bêl-Mardouk, sanctuaire qui s'appelait « Esagil ». L'Etemenanki avait été bâti au début du deuxième millénaire av. JC, à l'époque du premier royaume de Babylone. En partie détruit par l'Assyrien Sennachérib en 689 av. JC, ainsi que par le temps (les ziggourats sont en briques), il avait été reconstruit par son fils Assarhadon ; puis le grand Nabuchodonosor (au début du VIe s. av. JC) lui avait redonné sa splendeur d'antan, avant qu'il ne soit à nouveau abîmé par le Perse Xerxès en 482 av. JC lors de la répression d'une révolte babylonienne ; enfin le projet d'une grande restauration de ce monument par Alexandre en 323 av. JC a été abandonné à sa mort (deux mois après le début du chantier). Ses successeurs les Séleucides fonderont une nouvelle capitale, Séleucie, laissant l'Etemenanki s'effriter lentement au cours des siècles suivants.

Parlant de ce monument, les Grecs en font tantôt le temple lui-même ou un élément de ce temple ou au contraire un bâtiment abritant plusieurs temples ; tantôt le tombeau de Bélos. Quand ils veulent en désigner la forme spécifique, ils l'appellent « tour » ou « pyramide ».

Hérodote est le premier Grec à nous mentionner cette tour, mais il est aussi celui qui nous la décrit de la manière la plus précise :

« Dans l'autre [partie de la ville, il y avait] le sanctuaire aux portes d'airain de Zeus Bélos; ce sanctuaire existait encore de mon temps ; il forme un carré, de deux stades sur toutes ses faces. Au milieu du sanctuaire est bâtie une tour massive, longue et large d'un stade; sur cette tour se dresse une autre tour, sur celle-ci de nouveau une autre, jusqu'à huit tours. La rampe qui y monte est construite extérieurement, en spirale autour de toutes les tours; vers son milieu on trouve une station et des sièges pour se reposer, où ceux qui montent s'asseyent et se délassent. » (L'Enquête, I 181)

Bas-relief de Ninive, VIIe s. av. JC (relevé de Georges Rawlinson, frère de l'archéologue anglais du XIXe s. Sir Henry Rawlinson)

Plusieurs représentations mésopotamiennes de ziggourats sont visibles sur cette page :

http://www.ezida.com/ziggourat_iconographie.htm

et une au début de cette page :

http://www.matrifocus.com/SAM04/spotlight.htm

Quant au mythe de Babel tel qu'il est rapporté dans l'Ancien Testament, il apparaît chez certains auteurs grecs marginaux, qui l'intègrent à la mythologie grecque en évoquant par exemple Titan et Prométhée ou encore la Crète.

 

Une merveille du monde: les remparts de Babylone

Les remparts de Babylone apparaissent dans un grand nombre des listes des « Sept merveilles du monde », soit à la place des Jardins Suspendus, soit en plus (dans ces listes, on a donc deux des sept merveilles qui sont à Babylone!)

Hérodote, le premier, déclare que les remparts sont si larges qu'un char à quatre chevaux peut y passer. Ctésias en rajoute une couche en prétendant que deux chars à quatre chevaux peuvent s'y croiser. Ce chiffre est repris par la plupart des auteurs (Strabon, Quinte-Curce, etc.) tandis que d'autres font de la surenchère totalement fantaisiste, allant jusqu'à six chars (source inconnue citée par Diodore)!

Nous avons vu plus haut une allusion aux remparts de Babylone dans une pièce d'Aristophane. Ces allusions se multiplieront dans la littérature gréco-romaine, notamment chez les poètes (Théocrite, Ovide, Lucain, etc.), comme métaphore des murailles solides et larges.

 

Une autre merveille du monde: les Jardins Suspendus

Rappelons d'abord que ces Jardins n'ont rien d'exceptionnel : c'était une habitude chez les Mèdes et les Perses de créer ainsi de vastes jardins (nous dirions plutôt des parcs) ; les Grecs nous ont d'ailleurs transmis le mot « paradeisos », qui vient du mot persan pour dire « jardin » et qui a donné notre « paradis ». La mode s'en était transmise aux Assyro-Babyloniens : rien d'étonnant, donc, à ce qu'on retrouve un exemple de ces jardins à Babylone. D'après Bérose, ils ont été construits par Nabuchodonosor (au VIe s.) pour sa femme d'origine mède.

Relevé par l'auteur d'un bas-relief de Ninive (VIIe s. av. JC) représentant un jardin sur une terrasse.

Hérodote, étrangement, ne fait pas mention des Jardins Suspendus, qui ont pourtant été construits, si l'on suit Bérose, un siècle plus tôt. Mais c'est Alexandre et ses compagnons qui les découvriront et qui ne cesseront de s'en émerveiller. En effet, ces Jardins sont presque toujours déscrits ou évoqués à l'occasion de récits du passage d'Alexandre à Babylone, par des auteurs qui s'inspirent vraisemblablement d'écrits des compagnons d'Alexandre, comme c'est le cas pour Strabon et Diodore, les deux auteurs grecs qui nous en font la description la plus détaillée : il est peu probable que les Jardins aient encore existé à leur époque, au Ier s. av. JC et qu'ils aient pu recueillir le témoignage direct de voyageurs. Nous savons en effet que Babylone tombait en ruines à leur époque, et un tel jardin, plus que les bâtiments de brique ou de pierre, demandait un entretien continuel qui le vouait à un dépérissement très rapide s'il était abandonné.

Rappelons également que « suspendus » ne signifie pas que ces jardins étaient suspendus en l'air au bout de cordages, mais qu'ils étaient au-dessus du niveau du sol, sur des terrasses. Un minutieux travail d'architectes et d'ingénieurs avait permis de construire de solides fondations, de remplir ce sous-sol de terre et de mettre un place un judicieux système d'irrigation. Parmi les nombreuses descriptions des jardins (Diodore, Strabon, Quinte-Curce, etc.), nous retiendrons celle de Diodore, qui est la plus complète :

« Ce jardin de forme carrée, avait quatre plèthres de côté, on y montait, par degrés, sur des terrasses posées les unes sur les autres, en sorte que tout présentait l'aspect d'un amphithéâtre. Ces terrasses, ou plates-formes, sur lesquelles on montait, étaient soutenues par des colonnes qui, s'élevant graduellement de distance en distance, supportait tout le poids des plantations : la colonne la plus élevée, de cinquante coudées de haut, supportait le sommet du jardin, et était au même niveau que le haut des remparts. Les murs, solidement construits à grands frais, avaient vingt-deux pieds d'épaisseur, et chaque intervalle dix pieds, de largeur. Les plates-formes des terrasses étaient composées de blocs de pierre dont la longueur, y compris la saillie, était de seize pieds sur quatre de largeur. Ces blocs étaient recouverts d'une couche de roseaux mêlés de beaucoup d'asphalte; sur cette couche reposait une double rangée de briques cuites, cimentées avec du plâtre; celles-ci étaient, à leur tour, recouvertes de lames de plomb, afin d'empêcher l'eau de filtrer à travers les terrasses artificielles, et de pénétrer dans les fondations. Sur cette couverture se trouvait répandue une masse de terre suffisante pour recevoir les racines des plus grands arbres. Ce sol artificiel était rempli d'arbres de toutes espèces, capables de charmer la vue par leur dimension et leur beauté.

Les colonnes s'élevaient graduellement, laissaient par leurs interstices pénétrer la lumière, et donnaient accès aux appartements royaux, nombreux et diversement ornés. Une seule de ces colonnes était creuse depuis le sommet jusqu'à sa base; elle contenait des machines hydrauliques qui faisaient monter du fleuve une grande quantité d'eau, sans que personne pût rien voir à l'extérieur. » (Bibliothèque Historique, II 10)

Strabon, lui, parle de « machines hélicoïdales » : si c'était vraiment le cas, il semble bien que les Babyloniens aient inventé la vis d'Archimède avant le savant grec qui lui a donné son nom!

De nombreux autres auteurs grecs et latins décrivent ou simplement évoquent les Jardins Suspendus de Babylone.

On comprend dans leurs témoignages que ce qui a impressionné les Grecs dans cette réalisation, ce n'est pas seulement la technique extrêmement élaborée qu'elle a nécessitée ; mais c'est aussi le résultat obtenu : une montagne dans un pays qui n'est qu'une immense plaine, une forêt dans un pays dont, à part le palmier, les arbres sont absents, et surtout l'ombrage, la fraîcheur, et le doux murmure de l'eau qui remonte de l'Euphrate, dans un pays sec.

On imagine donc le plaisir qu'Alexandre et ses compagnons y trouvèrent, lors de leurs deux séjours à Babylone, après tant d'aventures éprouvantes. Ils eurent même l'intention de faire d'une partie du parc un jardin grec à leur manière, ainsi que nous le rapporte Théophraste (IVe s. av.JC), contemporain d'Alexandre, qui cite les vains efforts d'Harpale (compagnon d'Alexandre) pour y faire pousser du lierre, du buis et du tilleul.

Et c'est sous ces frais ombrages qu'Alexandre, terrassé par la fièvre, viendra dans les jours qui précèdent sa mort rechercher quelque repos :

« Puis il s'était fait porter en litière jusqu'au fleuve, était monté à bord d'un navire, avait traversé le fleuve jusqu'au parc et, là, s'était de nouveau baigné et reposé. » (Arrien, Vie d'Alexandre, VII, 25 (3))

 

Le regard des Grecs et des Romains sur ces constructions monumentales : entre étonnement admiratif et critique de l' « hybris »

Les Grecs découvrent à Babylone un style architectural et des techniques de génie civil qui leur étaient inconnus : des proportions gigantesques, un plan de ville rectiligne (qu'ils n'adopteront eux-mêmes qu'à l'époque hellénistique), la maîtrise de l'eau (ponts, tunnels, canaux, irrigation). Mais, selon les auteurs, selon les époques (parfois même chez un même auteur), on perçoit plus ou moins explicitement soit de l'admiration, soit de la désapprobation.

Les Grecs détestaient plus que tout l' « hybris », mot que l'on pourrait traduire à peu près par « orgueil dans la démesure », et les réalisations babyloniennes, par leurs proportions (largeur des remparts, hauteur des tours) et par leurs bouleversements de la nature (construction de montagnes artificielles, arasement de montagnes réelles, détournement du fleuve, désert transformé en jardin) sont une parfaite illustration de cette « hybris ».

Notons que l'on trouve ce même genre de condamnation à l'égard des Babyloniens de la part des Hébreux (Ancien Testament), avec les légendes de la Tour de Babel (que le souverain qui l'a fait construire voulait, d'après eux, faire monter jusqu'au ciel) et du Colosse aux pieds d'argile (songe de Nabuchodonosor expliqué par le prophète Daniel : on y voit que Nabuchodonosor se croyait à tort invulnérable).

 

2. Rois fainéants

 

Sardanapale et ses semblables chez Ctésias

J'ai cité plus haut le texte de Ctésias sur Sardanapale.

Ctésias attribue aussi cette mollesse à d'autres souverains assyriens, comme Ninyas, le fils de Sémiramis.

Image tirée du film Intolérance de David W. Griffith (1916).

Ici, nous sommes à Babylone et le roi est Balthazar, mais on a la même scène de mollesse et de débauche que celles qui sont décrites pour Sardanapale ou pour Ninyas, et Balthazar, comme Sardanapale, mourra dans la chute spectaculaire de sa capitale.

 

Succès de la figure de Sardanapale

Après Ctésias, Sardanapale devient l'exemple par excellence de l'homme débauché et au comportement bizarre. Je me contenterai de quelques citations caractéristiques :

- D'abord, le « Qu'est-ce que c'est que ce Sardanapale? » d'Aristophane, cité plus haut.

- Martial, auteur latin du Iers. ap. JC, traite de « Sardanapale » un homme vivant dans le luxe et la débauche :

« C'est à toi qu'il convient de boire dans la pierre précieuse, à toi qui brise un vase ciselé par Mentor pour en faire, Sardanapale, un ustensile nocturne pour ta maîtresse. » (Epigrammes, XI, 11 (v. 5-6))

- Au IIIes. ap. JC, l'empereur romain Héliogabale est surnommé « Sardanapale »

- Molière, au XVIIe s., fait dire à Sganarelle :

« Tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait justement porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, [...], un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale. » (Dom Juan, I, 1)

- Et enfin au XIXe s., Delacroix peint le tableau dont nous parlions en introduction.

 

3. Inversion des sexes et débauche des souverains

 

Rois mous et femmes de tête

Si l'on résume les deux rubriques que nous venons de traiter, on voit que l'on a d'un côté des reines bâtisseuses, mais aussi guerrières et avides de pouvoir, comme Nitocris et Sémiramis, de l'autre des rois mous, débauchés et efféminés, comme Ninyas et Sardanapale.

Nombreux sont aussi les textes grecs qui évoquent les rois assyro-babyloniens habillés en femmes et les reines habillées en hommes.

 

Succès de la figure de Sémiramis

La reine Sémiramis est peu à peu devenue l'exemple par excellence de cette inversion des sexes que les Grecs croient pouvoir attribuer aux Assyro-Babyloniens.

J'ai évoqué plus haut le texte de Ctésias sur Sémiramis.

Après Ctésias, de nombreux auteurs grecs puis latins en font l'archétype de la femme dévoreuse d'hommes, avide à la fois de sexe et de pouvoir (elle est souvent citée aux côtés d'Omphale, de Circé, de Médée ou des Amazones).

Je me contenterai d'une citation de Polyen (auteur grec du IIe s. ap. JC) qui résume l'image que s'en faisaient les Gréco-Romains :

« La nature m'a donné le corps d'une femme, mais mes actions m'ont égalée au plus vaillant des hommes [...]. Avant moi, aucun Assyrien n'avait vu de mers; j'en ai vu quatre, que personne n'abordait, tant elles étaient éloignées. J'ai contraint les fleuves de couler où je voulais, et je ne l'ai voulu qu'aux lieux où ils étaient utiles; j'ai rendu la terre fertile, en l'arrosant de mes fleuves. J'ai élevé des forteresses inexpugnables, j'ai percé avec le fer des routes à travers les rochers impraticables. J'ai frayé à mes chariots des chemins que les bêtes féroces elles-mêmes n'avaient pas parcourus. Et au milieu de ces occupations, j'ai trouvé du temps pour mes plaisirs et pour mes amours. » (Stratagèmes)

Evoquons toutefois encore le traitement que fera la tradition chrétienne de la figure de Sémiramis avec un texte de Paul Orose (auteur latin chrétien, VIe s. ap. JC) :

« Après sa mort [Ninos], son épouse Sémiramis lui succéda : tenant par son courage le rôle de son époux, par le costume celui de son fils, elle entraîna au massacre des nations, pendant quarante-deux ans, des peuples qui déjà étaient par habitude avides de sang. [...]

Brûlante de désir, assoiffée de sang, au milieu de la succession sans fin des débauches et des meurtres, alors qu'elle tuait tous ceux qu'elle avait séduits dans sa couche, après les avoir mandés à la manière d'un despote et traités à la manière d'une courtisane, elle finit par couvrir l'ignominie privée par une infamie publique : ayant conçu un fils dans l'adultère, l'ayant déposé de façon impie, l'ayant connu dans l'inceste, elle ordonna en effet que, sans accorder aucun respect au lien naturel entre parents et enfants, il fût permis à chacun de se choisir un compagnon selon son bon plaisir. » (Histoire contre les Païens, I, 4 (4 et 7-8))

On peut se demander pourquoi Paul Orose se déchaîne autant contre cette pauvre reine qui a vécu, après tout, plus d'un millénaire avant lui ! C'est que la Bible est passée entre temps, avec tout son cortège d'insultes contre Babylone, d'abord dans l'Ancien Testament, où elles sont le reflet de l'hostilité historique entre Israël et la Mésopotamie, puis dans le Nouveau Testament, où les noms prennent une valeur symbolique : Jérusalem est la cité de la vertu ; Babylone est la cité du vice. Or Sémiramis est la fondatrice de cette ville si haïe.

 

4. Débauche du peuple

Comme nous venons de le voir, la critique des auteurs grecs et romains concernant une prétendue débauche des Assyro-Babyloniens ne s'en prend d'abord qu'à leurs souverains, rois ou reines. Ce n'est que chez les auteurs tardifs que ces accusations s'étendront aussi au peuple.

Le plus souvent, ces auteurs partiront des textes d'Hérodote sur les femmes (que nous avons cités plus haut) pour les déformer. On se souvient en effet de la coutume du « mariage aux enchères » racontée par cet auteur : on vend d'abord les plus belles filles aux plus riches, puis on attribue les plus laides aux plus pauvres, avec une compensation pécuniaire venant de la vente des premières. Hérodote ajoute aussi que de son temps cette coutume a laissé la place à une autre : les hommes les plus pauvres prostituent leurs filles. Il évoquait également la prostitution sacrée dans le temple d'Aphrodite (Ishtar) ainsi que le mariage sacré d'une prêtresse avec Zeus-Bélos. Les auteurs suivants reprendront tous ces éléments, et surtout les premiers, sans discernement.

Ainsi le mariage aux enchères, qui était raconté par Hérodote comme un système ingénieux n'est plus évoqué qu'en quelques phrases par les auteurs suivants (Strabon, Elien), qui insistent surtout sur le fait de vendre les filles, ce qui les assimile à des esclaves.

Le prostitution des filles, simplement évoquée par Hérodote (qui la justifiait même puisque les pères évitaient ainsi à leurs filles d'être « maltraitées et emmenées dans une ville étrangère ») suscite chez Quinte-Curce (auteur latin du Ier s. ap. JC) un long développement indigné :

« Rien de plus corrompu que les moeurs de Babylone ; rien de mieux fait pour exciter et séduire les passions immodérées. Parents et maris laissent enfants et femmes se prostituer à leurs hôtes, pourvu que le déshonneur leur rapporte. Partout en Perse, rois et dignitaires raffolent des « jeux de repas » ; les Babyloniens surtout s'abandonnent au vin et à tout ce qui suit l'ébriété. Les femmes, qui prennent part à ces repas, se conduisent d'abord avec retenue, puis elles ôtent l'un après l'autre les vêtements du haut de leur corps et peu à peu profanent leur pudeur ; à la fin (que nos auditeurs nous pardonnent!), elles jettent leurs voiles d'en bas; et ce n'est pas là infamie de courtisanes, mais bien d'épouses : infamie aussi des maris qui voient un trait de gentillesse dans le peu de cas qu'elles font de leur corps ainsi exposé. » (Histoire d'Alexandre, V, 1 (36-38))

 

 

IV. De la science des astres au charlatanisme

 

Partie supérieure du Kudurru (borne) du roi kassite de Babylone Nazimaruttash (XIIe s. av. JC)

On reconnaît le Soleil et la Lune ; le troisième astre est la planète Ishtar (Vénus) ; le scorpion symbolise sans doute un dieu, mais il désigne aussi une constellation et, plus tard, un signe du zodiaque.

1. L'héritage scientifique

 

La Grèce élève de l'Egypte et de la Mésopotamie

Hérodote et Strabon, tous deux alors qu'ils évoquent l'héritage scientifique égyptien de le Grèce, en profitent pour rappeler également l'héritage qu'elle doit aux « Babyloniens » (selon l'un) ou aux « Chaldéens » (selon l'autre) :

« Car, pour l'usage du polos, du gnomon et pour la division du jour en douze parties, c'est des Babyloniens que les Grecs les apprirent. » (Hérodote, L'Enquête II 109)

Le polos et le gnomon sont différents types de cadrans solaires. On voit que toutes les inventions dont Hérodote attribue la paternité aux Babyloniens sont en rapport avec la mesure du temps. De fait, la mesure du temps, ainsi que la science des astres et les mathématiques (trois sciences qui d'ailleurs sont liées) étaient vraiment les spécialités des Babyloniens (nous leur devons encore aujourd'hui notre division du jour en douze heures, les douze signes du zodiaque (qui étaient à la base un moyen de cartographier le ciel), etc.).

 

Aristote et les sciences babyloniennes

D'après Simplicius, commentateur grec d'Aristote du VIes.ap. JC, Aristote lui-même aurait chargé son neveu et élève Callisthène (qui accompagnait Alexandre en tant qu'historiographe officiel) de recueillir auprès des savants babyloniens des informations sur leurs observations astronomiques :

« En effet, les observations que, sur la recommandation d'Aristote, Callisthène envoya de Babylone n'était pas encore arrivées en Grèce. Celles-ci embrassaient, comme le rapporte Porphyre, trente et une mille années allant jusqu'à l'époque d'Alexandre de Macédoine. » (Simplicius, ?)

L'idée serait séduisante, en effet, que l'un des plus grands savants du monde grec ait puisé une partie de ses connaissances chez les Babyloniens. Le texte de Simplicius est trop tardif pour qu'on en fasse une preuve formelle, mais ce qu'il dit est tout à fait vraisemblable. D'ailleurs, Aristote lui-même, s'il ne donne pas d'indication sur son cas personnel, souligne cependant les importants apports des Babyloniens en matière d'astronomie :

« Les Egyptiens et les Babyloniens rapportent le même phénomène pour d'autres astres, eux qui ont observé depuis longtemps et pendant de très nombreuses années. Nous avons acquis d'eux de multiples connaissances concernant chacun des astres et qui méritent créance. » (Du ciel, II, 12 (1))

 

Les écoles de Chaldéens

En tout cas, si l'on n'est pas certain que Callisthène ait bien suivi l'enseignement des Chaldéens pour le compte d'Aristote, nous savons en revanche que durant toute la période hellénistique de Babylone (environ entre 330 et 130 av. JC), de nombreux autres savants grecs vinrent s'installer en Babylonie pour étudier les « sciences chaldéennes » dans l'une des grandes écoles de Babylone, Borsippa, Ourouk ou Sippar. Quelques noms nous sont restés : Artémidore de Parium, Apollonios de Myndos, Epigène de Byzance. Il ne nous est pas parvenu d'ouvrages de leur main, mais beaucoup d'auteurs scientifiques grecs et latins citent leurs noms et leurs théories. Prenons comme exemple deux auteurs latins connus.

Sénèque (Ier s. ap. JC) :

« Une chose est certaine, c'est que deux hommes qui disent avoir étudié chez les Chaldéens, Epigène et Apollonios de Myndos - ce dernier très versé dans l'art de tirer les horoscopes - sont en désaccord l'un avec l'autre. En effet, Apollonios assure que les Chaldéens rangent les comètes parmi les planètes et qu'ils ont déterminé leur orbite. Epigène déclare n'avoir pas trouvé chez les Chaldéens d'observations possibles sur les comètes, mais l'idée que ce sont des feux allumés par une sorte de tourbillon de l'air entraîné dans un mouvement rapide de rotation. » (Questions Naturelles, VII 4 (1))

Pline l'Ancien (Ier s. ap. JC) :

« Epigène nous apprend que les Babyloniens possèdent des observations astronomiques, inscrites sur des briques cuites, qui remontent à sept cent vingt mille ans; il a une autorité considérable. » (Histoires Naturelles, VII, §193)

Le terme de « briques cuites » (« coctiles laterculi ») employé par Pline rend compte bien sûr de la technique d'écriture des Mésopotamiens sur des tablettes d'argile. Le plus souvent, ils les laissaient simplement sécher, mais s'il s'agissait d'un document important à conserver, ils cuisaient la tablette.

 

Influences réelles ou imaginaires? Comparaisons de relevés astronomiques

Tant à l'époque des Grecs qu'aujourd'hui, on trouve des partisans de la thèse selon laquelle les Grecs devraient tout aux Babyloniens, et d'autres pour qui ils ne lui devraient rien. Cependant, dans un domaine où nous sommes soumis aux déclarations des Grecs eux-mêmes, déclarations dont nous ne pouvons que conjecturer la véracité ou la fausseté, la confrontation de textes scientifiques des deux côtés nous fournit une preuve indéniable que les Grecs ont eu accès aux observations astronomiques babyloniennes et s'en sont servis. En effet, certains relevés de phénomènes astronomiques (éclipses, par exemple), découverts aux XIXe et XXe s. sur des tablettes babyloniennes, se retrouvent presque mot pour mot dans des textes grecs, comme ceux d'Aristote (IVe s. av. JC) ou de Ptolémée (IIe s. ap. JC).

 

2. L'astronomie-astrologie vue par les Grecs et les Romains

 

D'habiles scientifiques

En Mésopotamie, astronomie et astrologie étaient les deux faces indissociables d'une seule et même science. Or, ce n'est pas du tout le cas dans le monde gréco-romain, où l'astronomie est le domaine des savants, tandis que l'astrologie intéresse plutôt le peuple et les gens superstitieux. C'est pourquoi certains auteurs grecs et romains, n'arrivant pas à faire la part des choses auront tendance à condamner en bloc la « science » des Chaldéens.

On trouve toutefois chez certains, comme Strabon et Diodore, un exposé assez complet et objectif de cette science et de son objet :

« Ayant observé les astres depuis les temps les plus reculés, ils en connaissent exactement le cours et l'influence sur les hommes et prédisent à tout le monde l'avenir. La doctrine qui est selon eux la plus importante concerne le mouvement des cinq astres que nous appelons « planètes » et que les Chaldéens nomment « interprètes ». Parmi les astres, ils regardent comme le plus considérable et le plus influent celui auquel les Grecs ont donné le nom de Kronos et qui est connu chez les Chaldéens sous le nom de Bélos. Les autres planètes sont Arès, Aphrodite, Hermès et Zeus.[...]

Parmi les dieux conseillers il y a douze chefs dont chacun préside à un mois de l'année et à un des douze signes du zodiaque. Le Soleil, les Planètes et la Lune passent par ces signes. [...]

Chaque planète a son cours particulier; les planètes diffèrent entre elles par la vitesse et le temps de leurs révolutions. Les astres influent beaucoup sur la naissance des hommes et décident du bon et du mauvais destin : c'est pourquoi les observateurs y lisent l'avenir. Il ont fait, disent-ils, des prédictions à un grand nombre de rois, entre autres au vainqueur de Darius, Alexandre, et aux rois Antigone et Séleucus Nicanor, des prédictions qui paraissent toutes avoir été accomplies et dont nous parlerons en temps et lieu. Ils prédisent aussi aux particuliers les choses qui doivent leur arriver, et cela avec une précision telle que ceux qui en ont fait l'essai en sont frappés d'admiration et regardent la science de ces astrologues comme quelque chose de divin. [...]

Il suffit d'être convaincu que les Chaldéens sont plus que tous les autres hommes versés dans l'astrologie et qu'ils ont cultivé cette science avec le plus grand soin. » (Diodore, Bibliothèque Historique, II, 30 (2-7))

On voit que la première partie de ce texte de Diodore concerne ce que nous appelons « astronomie » et la deuxième (à partir de « Les astres influent... ») ce que nous appelons « astrologie ». Quant aux prédictions aux particuliers dont il parle à la fin, nous allons voir plus loin qu'elles étaient en réalité très rares chez les astrologues babyloniens.

 

Alexandre et les Chaldéens

De nombreux auteurs (Arrien, Diodore, Plutarque, Appien, etc.) relatant la vie d'Alexandre rapportent les prédictions que lui firent les Chaldéens lors de son retour à Babylone en 323 av. JC : il ne devait pas entrer dans la ville car il y trouverait la mort (de fait, c'est ce qui est arrivé!). Ces textes sont très intéressants, car ils insistent sur l'attitude ambiguë d'Alexandre (sans doute emblématique de celle de nombreux Grecs de son époque), partagé entre le respect envers une science antique et qui a fait ses preuves et une attitude critique et raisonnable digne de la philosophie grecque.

Ainsi, quand il apprend la nouvelle, d'après Diodore,

« Alexandre fut saisi d'effroi et, plus il réfléchissait à leur réputation de sagacité, plus son esprit était troublé. » (Bibliothèque Historique, XVII, 112 (2-6))

mais des philosophes grecs de son entourage viennent le voir :

« Informés des motifs d'Alexandre, ils eurent recours aux arguments efficaces qu'offre la philosophie et transformèrent si bien Alexandre qu'il se mit à mépriser toute espèce de divination, celle en particulier que les Chaldéens tiennent en haute estime. C'est pourquoi - comme si son âme blessée avait été guérie par les discours des philosophes - le roi fit son entrée dans Babylone à la tête de son armée. » (Idem)

 

La méfiance

L'attitude vraiment méfiante se manifeste plus tard, surtout à partir du Ier s. ap. JC et surtout chez les auteurs latins. C'est que, depuis quelques temps, les lettrés curieux ne sont plus les seuls à s'intéresser à l' « astronomie-astrologie », mais cet intérêt (qui ne concerne plus, cette fois, que l'aspect astrologique) a gagné tout le peuple superstitieux, par le biais de charlatans qui se font facilement passer, auprès des ignorants, pour de véritables astrologues chaldéens. Innombrables sont alors les allusions, dans la littérature gréco-latine, à des pratiques « chaldéennes » ou « babyloniennes » dont ils faut se méfier. Nous n'en citerons que deux, caractéristiques, et venant de deux célèbres auteurs latins.

D'abord l'ouvrage de Cicéron, De la divination : cet ouvrage ne se contente pas d'une ou deux allusions. C'est un véritable « manifeste » contre la divination superstitieuse, et les Chaldéens en sont un exemple privilégié ; on les rencontre presque à chaque page, outre le chapitre qui leur est spécialement consacré. Mais la colère de Cicéron est telle contre ces astrologues chaldéens (parmi lesquels il n'essaie même pas de distinguer les charlatans des « honnêtes devins ») qu'il s'en prend même à l'aspect purement astronomique de leur science. Il ne peut pas nier, puisque tout le monde le sait, que les Assyro-Babyloniens ont été les premiers à étudier le ciel et à faire des observations dont se sont inspirés les savants grecs et romains eux-mêmes. Mais ils n'ont aucun mérite à cela :

« De fait, les Egyptiens et les Babyloniens, habitant la surface unie de vastes plaines où aucune éminence terrestre ne peuvait gêner l'observation du ciel, ont consacré tous leurs soins à la connaissance des astres. » (De la divination, I, 42)

Une autre allusion à l'astrologie assyro-babylonienne ouvre l'une des plus célèbres odes d'Horace (celle qui se ferme sur la fameuse formule « carpe diem », « cueille le jour ») :

« Ne cherche pas à savoir, car cela est interdit, quelle est pour moi, quelle est pour toi,

La fin assignée par les dieux, Leuconoe, et, des Babyloniens

N'essaie pas les calculs [...]. » (Odes, I, 11)

Les « calculs babyloniens » désignent les calculs destinés à établir les horoscopes.

En réalité, les horoscopes apparaissent très tard dans la divination assyro-babylonienne, pour laquelle les présages ne concernaient que les affaires du pays ou la personne du souverain. Les premiers horoscopes connus apparaissent en Mésopotamie en 410 av. JC, ce qui est extrêmement tard par rapport aux débuts de l'astrologie dans ce pays, et l'on n'en a pas retrouvé plus de trente-deux en tout en Mésopotamie. Il n'est d'ailleurs pas impossible que cette pratique soit née de la demande de riches particuliers (sans doute grecs ou romains) qui souhaitaient des prédictions sur leur avenir, à l'instar des souverains. Strabon signale en tout cas que ceux qui exerçaient cette pratique n'étaient pas approuvés par les autres.

Dans le monde gréco-romain, au contraire, le système des horoscopes provoquera l'engouement des gens simples, au point que l'on finira par considérer les Chaldéens comme des spécialistes des horoscopes : c'est d'ailleurs un des points principaux que Cicéron leur reproche et les milliers d'années passées par les Babyloniens à observer les astres sont transformées chez lui en milliers d'années passées à observer les nouveau-nés!

 

3. Les mages chaldéens

 

La confusion entre « mages » et « chaldéens »

Les auteurs tardifs (à partir du Ier s. av. JC) grecs et latins parlent souvent, non pas de « Chaldéens », mais de « mages chaldéens ».

En réalité, les Mages étaient une caste de prêtres appartenant à l'antique religion de la Perse : le Mazdéisme. Il semble qu'ils aient adhéré à la réforme de cette religion faite par Zoroastre (Zarathoustra) au VIe s. av. JC. Hérodote est le premier auteur grec à les signaler. A partir de la conquête de la Mésopotamie par les Perses (au VIe s. av. JC), beaucoup s'étaient installés dans ce pays et il est même probable qu'ils eurent l'occasion de discuter et d'échanger des points de vue avec les Chaldéens. D'où la confusion qui se fit peu à peu dans l'esprit des Grecs entre les uns et les autres.

C'est cette confusion qui est à l'origine du célèbre épisode de l'Evangile de Matthieu selon lequel des « mages d'Orient » auraient été prévenus de la naissance de Jésus par l'apparition d'une étoile (Matthieu, II 1-12 et 16). L'observation des étoiles et les prédictions liées à la naissance sont des traits typiques de l'astrologie chaldéenne telle que la concevaient les Grecs, mais c'est le nom de « mages » qui est ici appliqué aux tenants de cette astrologie.

 

Les charlatans

Notre mot « magie » vient de ces « mages », non pas des authentiques prêtres perses ni babyloniens, mais des charlatans de toutes sortes, souvent Grecs ou Romains et qui se faisaient appeler « mages chaldéens ». Nombreux sont les textes grecs ou latins où l'on trouve mention d'un « magicien babylonien », d'un « vieux Chaldéen » ou d'un « étranger d'Assyrie » expert en pratiques magiques, y compris confection de poisons!

Nous accorderons une place particulière à Lucien (auteur grec, 125-192 ap. JC), dont les récits humouristiques regorgent de mages chaldéens parfaitement ridicules.

Dans Ménippe, le héros, d'une curiosité insatiable, voudrait visiter les Enfers. Il s'agit d'une parodie d'un thème classique de la mythologie et de la littérature grecques, dont tous les grands héros comptent parmi leurs aventures une « descente aux Enfers » : Orphée, Héraclès, Thésée, Ulysse ; et Virgile y fera descendre son héros Enée. Pour chacun d'entre eux, ce fut une entreprise terrible et difficile ; comment pourra donc s'y prendre Ménippe, le héros de Lucien, simple particulier du IIes. ap. JC, qui n'est pas fils de dieu et qui n'a avec lui ni la lyre d'Orphée, ni la massue d'Héraclès, ni le rameau d'or d'Enée ? La réponse est facile :

« Un jour, après avoir passé une nuit blanche à réfléchir à toutes ces questions, je décidai de me rendre à Babylone pour y interroger l'un de ces mages, disciples et successeurs de Zoroastre. J'avais entendu dire qu'ils pouvaient, à l'aide de certains charmes et de certains rituels, ouvrir les portes de l'Hadès, y faire descendre en toute sûreté quiconque le désirait et le faire remonter à nouveau sans délai. » (Ménippe, 6)

Ménippe se rend donc à Babylone et y rencontre l'un de ceux qu'il cherchait, qu'il n'appelle plus « mage » mais « Chaldéen » (les deux noms sont donc pour Lucien parfaitement interchangeables). C'est un homme sage, d'une habileté prodigieuse, aux cheveux gris et à la barbe imposante. Il fait accomplir à Ménippe toutes sortes de rituels magiques : bains dans l'Euphrate au lever du soleil pendant vingt-neuf jours, au son des formules marmottées par le Chaldéen, solitude absolue, régime particulier, puis purification dans le Tigre, suivie de nouvelles incantations ; mais rien qui ressemble de près ou de loin à la science babylonienne, ni même à la magie populaire. La magie existait en effet à Babylone, comme dans la plupart des civilisations de l'Antiquité, mais seulement dans le but d'exorciser un mal déjà existant.

Un autre récit de Lucien est encore plus frappant. Du moins, dans Ménippe, était-on à Babylone, sur les rives du Tigre et de l'Euphrate. Mais dans L'Amateur de mensonges, il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Babylone pour trouver un Chaldéen.

Dans ce récit, un homme a été mordu par une vipère et il ne lui reste plus qu'un souffle de vie. Quelqu'un suggère alors d'appeler « un Babylonien, l'un de ceux que l'on appelle « Chaldéen » » : ce dernier ne se fait pas attendre et arrive juste à temps pour sauver le moribond; ce qui nous laisse à penser qu'il devait y avoir suffisamment de « Chaldéens » sur le territoire de l'Empire romain pour qu'on puisse toujours en trouver un en cas de besoin. Lucien, né en Syrie, a aussi vécu en Grèce, en Italie, et en Égypte : il est donc difficile d'imaginer où il situait cette histoire, mais les circonstances devaient être relativement semblables dans ces différentes contrées qui appartenaient toutes, à son époque, à l'Empire romain.

Quant aux moyens employés par le Babylonien pour chasser le poison, une formule magique et un fragment de pierre tombale d'une vierge attaché au pied de la victime, ils reflètent des pratiques d'exorcisme dont on retrouve, certes, des échos en Mésopotamie mais ce genre de superstitions est universel, et les Grecs n'ont pas attendu les Babyloniens pour les inventer. Seulement, le fait de parer cet exorciste du nom de « Babylonien » lui ôte précisément son aspect de superstition populaire en faisant référence à l'antique et profonde science des Babyloniens dont tous les Grecs connaissaient la renommée.

 

 

V. Un nom « vendeur », une « bonne marque de fabrique »

 

1. Un bon cadre pour des légendes

 

Les mythes

Adonis est à l'origine le nom du héros d'une légende mésopotamienne : sous le nom akkadien de Tammouz, lui-même inspiré du sumérien Dumuzi, il est toujours l'amant humain de la déesse de l'amour (Inana, puis Ishtar) qui va pleurer sa mort accidentelle, comme il sera l'amant d'Aphrodite chez les Grecs. Sa légende est devenue une légende grecque à part entière, mais elle est toujours localisée en Assyrie ou en « Syrie » (ces noms étaient souvent confondus par les auteurs grecs et latins).

Sémiramis a déjà longuement été évoquée : sa légende est toujours considérée comme une légende mésopotamienne, mais tous les auteurs grecs et latins la connaissent et s'y réfèrent volontiers dans les catalogues de reines célèbres.

Dionysos, le dieu grec, est connu pour avoir voyagé, et notamment pour être allé jusqu'en Inde. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il soit passé par la Mésopotamie, bien que théoriquement il n'y ait pas d'autre chemin possible. Mais tous les auteurs grecs n'avait pas une connaissance très approfondie de la géographie.

Certains auteurs, cependant, mentionnent son passage en Mésopotamie. Pausanias (auteur grec, IIe s. ap. JC) raconte ainsi sa traversée de l'Euphrate :

« Ce dernier [Dionysos], à mon avis, n'est autre que celui qui fut le premier à mener une campagne en Inde et le premier à jeter un pont sur l'Euphrate : Zeugma [« Joug » en grec] est le nom de la région où les deux rives de l'Euphrate ont été reliées ; et il est resté là jusqu'à nos jours, ce pont qui relie les rives, tressé de sarments de vigne et de rameaux de lierre. » (Description de la Grèce X 19 (4))

Belle image par laquelle le dieu grec se rend utile dans les régions où il passe et relie une rive à l'autre, un pays à l'autre, au moyen de ses plantes emblématiques.

Quant au Tigre, il doit, d'après Plutarque, son nom au passage de Dionysos. Ce dernier n'ayant pu traverser le fleuve, il implora l'aide de Zeus qui lui envoya un tigre pour le porter sur l'autre rive. Selon une autre version, Dionysos ne parvenant à séduire la nymphe Alphésibée, se transforma en tigre, l'enleva toute tremblante et traversa le Tigre en la portant sur son dos. En réalité, le nom du Tigre n'a rien à voir avec le mot grec « tigris » (« tigre »), mais vient d'un mot perse « tigh » (« flèche »), nom qui lui aurait été donné en raison de sa rapidité.

Arachné était, dans la mythologie grecque, une jeune fille habile à tisser qui, ayant prétendu surpasser la déesse Athéna dans ce domaine, fut métamorphosée par cette dernière en araignée. Cette légende est en général localisée en Lydie. Mais dans les Dionysiaques de Nonnos de Panopolis (auteur grec, Ves. ap. JC), Dionysos, lors de son passage à Tyr, admire parmi les nombreuses étoffes « les broderies multicolores de l'art assyrien » et « l'ouvrage éclatant de blancheur d'Arachné la Babylonienne » (XL, v.298-305). Pourquoi Nonnos en fait-il une Babylonienne ? Les broderies de Babylone étaient en effet réputées. D'autre part, la légende d'Arachné était liée à la teinture des laines et tissus en pourpre puisque d'après Ovide c'était le métier de son père. Or, le murex, le coquillage qui donne la pourpre, était justement particulièrement abondant sur la côte de Tyr. Et comme selon les connaissances très approximatives de Nonnos en géographie, Babylone et Tyr devaient être dans la même région, il lui a semblé naturel de localiser là cette légende.

Céphée est un roi de la mythologie grecque qui dut livrer sa fille Andromède à un monstre marin qui ravageait le pays ; Andromède fut sauvée in extremis par le héros grec Persée, et Céphée la lui donna en mariage. Le royaume de Céphée est localisé dans diverses régions selon les auteurs, le plus souvent en Ethiopie ou en Palestine. Mais un fragment d'Hellanicos (Ves. av. JC) le situe en Mésopotamie, non loin de Babylone. Quant à Hérodote, il situe aussi Céphée dans la région puisqu'il en fait le fils de Bélos, dieu principal du panthéon assyro-babylonien, et l'ancêtre, par son gendre Persée, des « Perses ».

Les Troyens de l'époque de la guerre de Troie apparaissent dans certains textes comme des vassaux de l'Empire assyrien.

Memnon est, dans la légende de la guerre de Troie, un prince étranger, fils de l'Aurore, qui vient au secours des Troyens. Cet épisode ne figure pas dans l'Iliade d'Homère, mais dans d'autres récits, dans lesquels, le plus souvent, il vient d'Ethiopie. Mais selon d'autres versions de la légende, il viendrait de Suse, ville de Perse, et aurait été envoyé par le roi des Assyriens à une époque où ceux-ci dominaient toute l'Asie.

« Le seul fait digne d'être mentionné est l'aide envoyée aux Troyens par les Assyriens sous le commandement de Memnôn fils de Tithôn.

On dit qu'au moment où Teutam régnait sur l'Asie, le vingtième roi après Ninyas fils de Sémiramis, les Grecs sont partis à Troie avec Agamemnon. Les Assyriens dominaient alors l'Asie depuis plus de mille ans. Priam, roi de Troie et soumis aux Assyriens, était en guerre et envoya au roi des messagers pour obtenir du secours. Teutam lui envoya, dit-on dix mille Ethiopiens, autant de Susiens avec deux cents chars, tout cela sous la conduite de Memnôn fils de Tithôn. » (Ctésias, cité par Diodore, Bibliothèque historique, II, 22 (1-2))

D'autre part, un texte de Platon qui ne mentionne pas Memnon, fait aussi de Troie, à l'époque où elle était en guerre contre les Grecs, un vassal de l'empire assyrien :

« Dans l'esprit de ces gens-là [les Grecs d'autrefois], bien évidement, ces dispositions ne devaient pas assurer une protection suffisante au seul Péloponnèse, mais encore à tous les Grecs si quelqu'un des barbares leur faisait tort, comme le jour où les peuples de Troade, forts de la puissance des Assyriens de Ninive, provoquèrent par leur insolence la guerre contre Ilion. Car ce qui restait du prestige de cet empire était encore considérable : de même qu'aujourd'hui nous craignons, nous, le Grand Roi [c'est-à-dire le roi de Perse], de même, à cette époque, les contemporains redoutèrent le bloc ainsi organisé. Un grand sujet de plaintes contre les Grecs avait été la seconde prise de Troie; car cette ville faisait partie de l'empire assyrien. » (Platon, Lois, III 685c-d)

En réalité, l'extension du royaume assyrien en Asie Mineure ne dépassa jamais la Cilicie et il est probable qu'à l'époque où eurent lieu les événements qui donnèrent naissance à la légende de la Guerre de Troie, les Grecs ignoraient tout de cet empire. Mais à l'époque classique, le royaume assyrien est un royaume qui fascine, même s'il s'est éteint en 612 av. JC, au moment, précisément, où la civilisation grecque commençait à s'éveiller à nouveau. Les Grecs de cette époque ont eu connaissance de sa chute, qui les a frappés, comme on l'a vu ; ils ont aussi entendu parler de la splendeur et de la gloire qui avaient précédé cette chute. Aussi, dans leur esprit, l'histoire de cet empire antique et puissant devait nécessairement être en relation avec le plus grand événement de leur propre histoire antique : la Guerre de Troie.

Actéon était, dans la mythologie grecque, un jeune chasseur qui fut transformé en cerf par la déesse Artémis et dévoré par ses propres chiens qui ne l'avaient pas reconnu. Selon Julius Pollux, un érudit du IIe s. ap. JC écrivant en grec, les chiens d'Actéon rendus fous par la mort de leur maître seraient allés jusqu'à l'Euphrate qu'ils auraient traversé avant d'aller se perdre en Inde. C'est un épisode tout à fait inattendu d'une très célèbre légende grecque.

Il est fort étonnant de rencontrer ces chiens en Mésopotamie car, tandis que Dionysos est réputé être un dieu voyageur, tandis que Céphée ou Memnon sont toujours situés hors de Grèce, même si le pays varie, la légende d'Actéon au contraire est bien une légende « du terroir » de la Grèce, qui a pour cadre le Mont Cithéron près de Thèbes en Béotie. Les chiens d'Actéon ont donc dû courir beaucoup pour se retrouver sur les bords de l'Euphrate. Mais, nous dit la légende, ils étaient fous.

On pourrait sans doute établir une relation entre cette folie et l'exil en pays barbare. Le mythe symboliserait ainsi l'idée que la folie, l'anormal, l'inhumain, doit se déployer hors de Grèce.

 

Les romans d'amour

Pyrame et Thisbé

Pyrame et Thisbé est une histoire d'amour rendue célèbre par Ovide (auteur latin, 43 av. - 17 ap. JC) qui la raconte dans ses Métamorphoses. Pyrame et Thisbé sont deux jeunes Babyloniens qui s'aimaient contre la volonté de leur famille et ne pouvaient se parler qu'à travers une fissure du mur mitoyen de leur maison ; ils décidèrent un jour de se retrouver auprès du tombeau de Ninus ; la nuit venue, Thisbé arrive sur les lieux, mais effrayée par une lionne qu'elle voit de loin, elle court se cacher et laisse tomber son voile ; la lionne, en passant, la gueule ensanglantée des bêtes qu'elle a tuées, déchire le voile et s'en va ; Pyrame arrive et, à la vue du voile ensanglanté, croyant Thisbé dévorée, se donne la mort ; son amie, revenant sur les lieux et voyant cette scène, se tue à son tour.

On ne trouve pas, avant Ovide, d'autre mention de cette légende qui fut vouée à un tel succès après lui. La source d'Ovide semble être un « livre de mythologie botanique », c'est-à-dire un ouvrage qui recense tous les mythes expliquant les caractéristiques de telle ou telle plante : en effet, près du lieu de rendez-vous de Pyrame et Thisbé poussait un mûrier aux fruits naturellement blancs ; le sang jaillissant de Pyrame les a teints de rouge foncé, couleur qui leur fut désormais propre. Il n'est pas impossible que le premier auteur de cette légende ait vécu à Babylone, qu'il soit Babylonien de souche ou Grec émigré.

De fait, la légende de Pyrame et Thisbé contient quelques éléments de « couleur locale ». Babylone est appelée « [l'endroit] où Sémiramis, dit-on, ceignit une ville de hautes murailles de briques ». Plus loin, Pyrame et Thisbé se donnent rendez-vous auprès du tombeau de Ninus. D'après Ctésias, le tombeau de Ninos se trouve à Ninive. Mais il est fort probable que ce tombeau de Ninos soit en fait celui de Bélos, nom que les Grecs, nous l'avons vu, donnaient souvent à la ziggourat de Babylone. Enfin la lionne qui vient rôder jusqu'aux abords de la ville n'a rien d'incongru en Mésopotamie.

Pyrame et Thisbé ; fresque de Pompéi (casa della Voriodi), Ier s. ap. JC

Si Pyrame et Thisbé est la plus célèbre des histoires d'amour ayant pour cadre la Mésopotamie, c'est loin d'être la seule. Les romans et les pièces de théâtre qui fleurissent dans les littératures grecque et latine à partir du IIe s. av. JC et qui ont toujours pour thème « l'histoire d'un couple qui s'aime et que mille circonstances séparent, entraînant pour l'un et l'autre de lointains voyages, avant les retrouvailles finales » (Jacqueline de Romilly), permettent à leurs auteurs d'explorer de nombreux pays du monde connu de l'époque, et en particulier les plus « exotiques », comme l'Ethiopie, l'Egypte, et la Mésopotamie. Ce dernier pays est parfois une étape du voyage, d'autres fois son point de départ.

Nous ne pouvons tous les citer, d'autant plus qu'une grande partie de ces romans et pièces de théâtre ont disparu. Nous nous contenterons d'en évoquer trois, deux où la Mésopotamie est plus qu'une toile de fond, et le troisème parce qu'il est le plus célèbre des romans grecs et l'un des rares conservé en entier.

Ninos et Sémiramis

La richesse du personnage de Sémiramis est vraiment inépuisable, car, outre les deux courants de légendes que nous avons mentionnés, il a aussi inspiré un roman grec.

Ce roman, qui date du IIe ou Ier s. av. JC, a malheureusement disparu, mais il en reste deux papyri fragmentaires du Ier s.ap. JC, qui permettent d'en reconstituer l'histoire dans ses grandes lignes. Ninos et sa cousine Sémiramis grandissent ensemble dans le palais royal : ils s'aiment et se jurent un amour éternel et exclusif ; après bien des difficultés, ils parviennent à s'épouser ; mais Ninos, devenu roi d'Assyrie, doit partir en campagne ; il est victorieux dans ses conquêtes, mais l'amour des deux époux séparés est soumis à de nombreuses épreuves.

D'autre part, il existe deux mosaïques grecques d'Antioche du IIIe s.ap. JC qui représentent un jeune homme, explicitement désigné comme « Ninos », tenant à la main le portrait d'une jeune fille ; il est probable que ces deux mosaïques soient une illustration d'un épisode de ce roman.

Ninos contemplant le portrait de Sémiramis (sur la mosaïque de gauche, on distingue en haut le nom de Ninos en majuscules grecques : NINOC).

Mosaïques trouvées à Antioche (Syrie) et dans les environs ; elles datent de 200 ap. JC

Une histoire babylonienne

Un autre roman avait pour cadre Babylone : l'Histoire babylonienne de Jamblique (auteur inconnu du IIe s. ap. JC), perdu lui aussi, mais dont un résumé nous a été conservé par Photius (Bibliothèque, II 94), un érudit byzantin du IXe s. ap. JC. Il s'agit d'une histoire d'amour entre Rhodanès et Sinonis, contrecarrée par Garmus, roi de Babylone, qui s'est épris de Sinonis. D'après Photius, Jamblique prétend qu'il est lui-même Babylonien et selon une scolie, il aurait été emmené en captivité à Rome lors de l'invasion de Trajan.

Le résumé assez sec de Photius a sans doute fait disparaître de nombreuses touches de couleur locale, mais il en reste quelques unes, comme la mention d'un « vieux Chaldéen » qui fait des prédictions, ou encore la mention d'un temple d'Aphrodite dans lequel les femmes doivent raconter en public les songes qu'elles ont eu dans le temple. Sans doute faut-il encore mettre ce dernier épisode en rapport avec les pratiques religieuses décrites par Hérodote et avec la prostitution sacrée dans le temple d'Ishtar. Enfin, quelques éléments plus conventionnels marquent bien la localisation du roman en Mésopotamie : la présence d'un chameau et le nom des trois enfants de la prêtresse du temple d'Aphrodite (Tigris, Euphratès et Mésopotamia).

Chairéas et Callirhoé

Nous terminerons cette évocation des romans grecs par un roman plus connu dans la littérature grecque et qui, lui, nous a été conservé en entier. Il s'agit de Chairéas et Callirhoé de Chariton d'Aphrodisie. L'époque à laquelle a vécu l'auteur est incertaine (Ier ou IVe s. ap. JC ?), mais les événements qu'il relate ont eu lieu au Ves. av. JC, au temps où les Athéniens menaient la guerre en Sicile et où Artaxerxès régnait en Perse.

Nos deux héros partent de Sicile; leurs tribulations les conduiront en Asie Mineure et, plus tard, en Egypte. Mais c'est à Babylone qu'ils se retrouveront pour la première fois après leur séparation des premières pages. Ici, on chercherait en vain des détails typiques, bien que deux livres entiers (les livres V et VI) se passent entièrement dans cette ville : Babylone n'est plus qu'un nom, mais un nom ô combien symbolique, surtout que pour les lecteurs grecs et romains qui ont déjà lu Ninos et Sémiramis et le récit sur Pyrame et Thisbé dans les Métamorphoses d'Ovide, ce n'est plus seulement le symbole de la splendeur, de la richesse et des grands monuments, mais aussi le cadre par excellence d'une belle histoire d'amour.

 

2. Un passage obligé pour des personnages historiques

 

Les philosophes présocratiques

Dans des biographies de philosophes présocratiques (ayant vécu aux VIIe, VIe et Ve siècles av. JC) écrites tardivement (dans les premiers siècles de l'ère chrétienne), on voit presque toujours ces philosophes effectuer un voyage initiatique passant forcément par l'Egypte, Babylone et l'Inde, les trois pays incarnant pour les Grecs une sagesse autre que la leur. C'est le cas notamment pour trois des plus célèbres d'entre eux : Thalès, qui aurait été un disciple des Chaldéens ; Pythagore, qui aurait passé douze ans à Babylone où il serait parvenu au sommet de l'arithmétique et de la musique ; Démocrite, qui se serait formé lui aussi chez les Chaldéens de Babylone.

Est-ce vrai? Nous avons vu à propos de l'éclipse de 585 av. JC que Thalès de Milet avait sans doute eu accès à des calendriers babyloniens pour la prédire. Mais nous avons vu aussi avec l'exemple d'Aristote qu'il n'est pas forcément nécessaire de mettre les pieds à Babylone pour tirer profit des connaissances de ses savants. Les informations scientifiques ont circulé entre la Grèce, la Mésopotamie et l'Egypte, cela est certain ; mais si tous ces philosophes présocratiques étaient réellement allés à Babylone, il semble que nous en aurions des témoignages contemporains et plus nombreux.

 

Et pourquoi pas Homère?

C'est encore Lucien (IIe s. ap. JC) qui est le seul contemporain à railler cet état de choses avec lucidité. Dans son Histoire véritable (dont il nous avertit dès le début qu'elle ne contient que des mensonges!), le narrateur et ses compagnons abordent à l'Ile des Bienheureux, où ils retrouvent tous les morts illustres :

« Deux ou trois jours ne s'étaient pas encore écoulés que j'allai trouver le poète Homère, alors que nous étions tous deux de loisir; je lui posai diverses questions et, en particulier, lui demandai de quel pays il était. Car c'est un point sur lequel, chez nous, l'on s'interroge encore très souvent. Il me répondit qu'il n'ignorait pas que les uns le considéraient comme originaire de Chio, les autres, de Smyrne et beaucoup, de Colophon. Mais, en fait, dit-il, il était de Babylone. » (Histoire véritable II)

Lucien se moque ainsi à la fois des querelles entre les diverses villes de Grèce qui prétendaient toutes être la patrie d'Homère, et des traditions que nous venons de voir qui prétendaient que les grands hommes de la Grèce étaient passés par Babylone. Homère est le plus ancien écrivain grec (VIIIes. av. JC) et, d'après les Grecs eux-mêmes, le meilleur ; c'est donc en quelque sorte le symbole de la Grèce, et Lucien ne l'a pas choisi par hasard : puisque vous faites venir Thalès et Pythagore de Babylone, croit-on l'entendre dire avec ironie, pourquoi pas Homère?

 

Conclusion

L'intérêt de se pencher sur cette vision de la Mésopotamie par les Grecs et les Romains est multiple:

- Elle nous apprend beaucoup sur des relations entre ces peuples dans l'Antiquité et sur leurs fluctuations selon les milieux sociaux et les époques.

- Elle a perduré jusqu'à nous : Sardanapale, Sémiramis, Jardins suspendus et Tour de Babel sont en gros les quatre choses qu'un Occidental d'aujourd'hui un peu cultivé sait de la Mésopotamie ancienne: si le dernier stéréotype vient des Hébreux, les trois premiers viennent des Grecs. Le paradoxe est que depuis un siècle et demi, l'archéologie nous a apporté une quantité immense de nouveaux savoirs sur la Mésopotamie, et là encore l'Occidental un peu cultivé a déjà entendu parler des monumentales sculptures des taureaux de Khorsabad, de la porte d'Ishtar à Babylone avec ses lions en briques émaillées, ou encore et surtout de l'Epopée de Gilgamesh. Mais étrangement, les deux coexistent, sans que la réalité ne corrige le fantasme. Au contraire, elle s'y ajoute parfois, comme dans des tableaux du XIXe s., dans certains « péplums » du début du XXe s. ou dans des bandes dessinées, où l'on voit des personnages issus de l'imagination des Grecs, comme Sémiramis ou Sardanapale, mais dans des palais dont les décors s'inspirent des dernières découvertes archéologiques en Mésopotamie.

Affiche du film La courtisane de Babylone (aussi intitulé Sémiramis, esclave et reine) de Carlo Ludovico Bragaglia (1965).

Une Sémiramis lointainement inspirée de la légende grecque (au moins dans les grandes lignes, puisque c'est une esclave devenue reine) - et dont la blondeur (du moins sur l'affiche, car il ne me semble pas que ce soit le cas dans le film) a de quoi étonner! - y évolue toutefois dans un décor architectural qui s'inspire des découvertes archéologiques en Mésopotamie.

- Enfin, elle nous montre la grande ancienneté de certains stéréotypes et préjugés entre peuples, notamment entre l'Orient et l'Occident. Aujourd'hui encore - malgré l'autre vision, stéréoypée elle aussi, d'un islamisme radical qui serait omniprésent - beaucoup d'Occidentaux ont une vision fantasmée de l'Orient : harem, danse du ventre et tapis volant. Or la plupart des musulmans sont monogames, la danse orientale est un peu plus complexe qu'un trémoussement du ventre, et il n'y a pas un seul tapis volant dans tout le recueil des Mille et une nuits! Mais on retrouve bien le luxe, la débauche, et les merveilles, trois ingrédients de la vision de l'Orient qui semblent décidément bien ancrés dans l'esprit des Occidentaux!


Par souci de confort pour le lecteur non spécialiste, je n'ai mentionné les références que des textes que j'ai cités et non de ceux auxquels j'ai simplement fait allusion. N'hésitez pas, si tel ou tel point vous intéresse, à me demander ces références ou à me poser quelque question que ce soit sur cette page.

 

Vous trouverez ponctuellement de petits articles sur la Mésopotamie à travers ses liens avec la Grèce et Rome sur mon blog:

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