Harry Potter, héros antique?

 

Nadia Pla

Colloque de Nouan, septembre 2010

 

 

Introduction

Si vous ne voyez pas l'image, cliquez sur son emplacement

Avant même de commencer la lecture de l'un des sept tomes de la saga de Harry Potter de J. K Rowling, nous nous trouvons plongés dans le monde latin puisque – du moins dans les éditions originales en anglais – la page de titre est ornée d'une gravure représentant le blason de Hogwarts (« Poudlard » dans la traduction française), la célèbre école de sorcellerie fréquentée par Harry Potter.

Or ce blason est orné d'un listel portant une devise en latin : « Draco dormiens numquam titillandus. » (« Il ne faut jamais chatouiller le dragon qui dort. »), magistral exemple de l'emploi de l'adjectif verbal en latin!

Le ton est donné.

 

Et effectivement, dès les premières pages, on constate que plus de la moitié des personnages ont des noms grecs ou latins et que tous les sortilèges (ou presque) sont exprimés en latin. C'est pourquoi quand je me suis demandé si Harry Potter avait des influences antiques, la réponse m'a paru évidente : bien sûr, puisqu'on lit des mots grecs ou latins presque à chaque page!

Toutefois, quand j'ai voulu chercher un peu plus loin que les mots, j'ai été déçue. J'ai bien rencontré quelques créatures de la mythologie grecque (sphinx, chevaux ailés, etc.), mais les références culturelles les plus nombreuses (elfes, trolls, gobelins, dragons, sorciers avec balais, robe sombre et chapeau pointu) venaient plutôt du monde celte et de l'Europe médiévale, via la littérature d' « heroïc fantasy ».

Mais voilà qu'en prenant un peu de distance, je me suis rendu compte que la série était traversée en profondeur par deux grands thèmes chers aux Grecs et aux Romains : le mythe de la descente aux Enfers et le questionnement sur l'âme.

 

 

I. Onomastique, sortilèges et créatures fantastiques : une plongée dans le monde gréco-latin.

 

1) Onomastique gréco-latine

Cf. la liste :

Les noms propres des personnages de Harry Potter en lien avec l'Antiquité gréco-latine

(suivis éventuellement d'une explication si l'origine du nom a un lien avec le personnage)

NB: Cette liste comporte la totalité des personnages dont le nom a un rapport avec l'Antiquité gréco-latine, même si ce sont des personnages secondaires, voire plus que secondaires (ex : un nom cité dans un fait divers dans un journal, l'ancêtre d'un personnage, l'auteur d'un manuel, etc.). Si vous utilisez cette liste avec des élèves, il vaudra mieux se limiter aux personnages connus.

NB2: J'ai indiqué les noms tels qu'ils figurent dans la traduction française de Jean-François Ménard, et non tels qu'ils figurent dans l'édition originale en anglais de J.K. Rowling. Le traducteur a modifié certains noms propres, mais pas ceux qui venaient du grec et du latin.


Noms venant du grec (sans référence mythologique)

Nymphadora Tonks

Hippocrate Smethwyck (guérisseur en chef à l'hôpital ; Hippocrate est le nom du premier médecin célèbre de l'humanité)

Damoclès Belby

Abraxas Malefoy

Apolline Delacour

Xenophilius Lovegood (il aime les choses étranges ; « xenos » = étrange + « philô » = aimer)

Ptolémée

Antioche Peverell

 

Noms venant de la mythologie grecque ou romaine

Hermione Granger

Pénélope Deauclaire

Cassandra Vablatsky (auteur d'un livre sur la divination ; Cassandre était une célèbre voyante que personne ne croyait)

Cassandra Trelawney (voyante ; id))

Sibylle Trelawney (voyante et professeur de divination ; il a existé plusieurs sibylles, toutes voyantes)

Narcissa Malefoy (a une assez haute opinion d'elle-même ; Narcisse se transforme en narcisse à force de contempler son propre reflet dans l'eau)

Olympe Maxime (géante ; les dieux de l'Olympe étaient d'une taille respectable) [cf. aussi son nom de famille]

Hestia Jones

Andromeda Tonks

Phineas Nigellus (il sera aveuglé dans le dernier tome ; Phinée était un roi-prophète aveugle de Thrace) [cf. aussi son nom de famille]

Mérope Gaunt (c'est la mère de Lord Voldemort, le méchant ; originaire d'une très noble et ancienne famille de sorciers, elle déroge en s'unissant à un moldu (non-sorcier) ; Mérope était une des Pléiades, la seule qui ait épousé un mortel ; « mérops » signifie « mortel » en grec)

Galatea Têtenjoy

Alecto Carrow (une fidèle de Lord Voldemort, le méchant ; Alecto était l'une des Erinyes, les déesses de la vengeance)

Amycus Carrow (un fidèle de Lord Voldemort, le méchant ; Amycos était un roi de Bithynie, grosse brute et méchant, il fut vaincu par Pollux)

Cadmus Peverell

Circé

Loxias

Rosalind Antigone Brungs

Alastor Maugrey

Ariana Dumbledore (jeune soeur du célèbre professeur Dumbledore, le directeur de l'école, elle a été en quelque sorte abandonnée par son grand frère, qui ne s'occupait pas d'elle ; Ariane, fille du roi Minos, a été abandonnée par Thésée sur l'île de Naxos après lui avoir sauvé la vie)

Dedalus Diggle

Minerva Mac Gonagall (professeur dont on apprécie l'intelligence, semblable à celle de la déesse Minerve, tout au long de la série)

Argus Rusard (gardien de l'école, rien ne lui échappe, il est toujours là où quelqu'un fait quelque chose d'interdit ; Argus était un gardien doté d'une centaine d'yeux)

Mulciber (un  fidèle de Lord Voldemort, le méchant ; c'est un des noms de Vulcain, qui n'est pas un dieu malfaisant, mais qui évoque des forces sombres)

Pomona Chourave (professeur de botanique ; Pomone est la nymphe romaine qui veille sur les fruits)

Rémus Lupin (c'est un loup garou ; Rémus, comme son frère Romulus, a été nourri par une louve)  [cf. aussi son nom de famille]



Prénoms ou noms romains traditionnels

Cornelius Fudge

Lucius Malefoy

Augustus Rookwood (personnage important du Ministère de la Magie ; Auguste était le premier empereur de Rome)

Augustus Pye

Augusta Londubat (vieille dame autoritaire et respectable, tout à fait « auguste »)

Tiberius Ogden

Tiberius Mac Laggen

Horace Slughorn

Cicéron Harkiss

Marcus Belby

Octavius Pepper

Livius

Marius

Agrippa

 

Autres noms d'origine latine

Murcus

Albus Dumbledore (le célèbre directeur de l'école de sorcellerie ; il a voué sa vie à combattre la magie noire ; « albus » = « blanc »)

Sirius Black (Sirius est l'étoile la plus brillante de la constellation du petit chien ; Sirius, le parrain de Harry Potter, a la faculté de se transformer en chien)

Regulus Arcturus Black (frère du précédent ; ses deux prénoms sont des noms d'étoiles, comme son frère)[1]

Phineas Nigellus [cf. aussi son prénom] (ancêtre des précédents ; « nigellus » = « noirâtre », en lien, comme le patronyme anglais de ses descendants (« black ») avec la magie noire, appréciée dans cette famille)

Rubeus Hagrid (« rubeus » = « roux », « rougeaud », comme l'est ce personnage)

Rufus Scrimgeour (« rufus » = « roux », comme la chevelure de ce personnage)

Vindictus Viridian

Severus Rogue (professeur très sévère!)

Rémus Lupin (c'est un loup-garou ; « lupus » = « loup ») [cf. aussi son prénom]

professeur Sinistra

Draco Malefoy (ennemi de Harry Potter, être malfaisant ; « draco » = « dragon »)

Scorpius Malefoy (fils du précédent ; le scorpion est le digne fils du dragon!)

Ludo Verpey (directeur du département des jeux et sports magiques ; « ludus » = « jeu »)

Bellatrix Lestrange (la plus fidèle adepte de Lord Voldemort, le méchant ; « bellatrix » = « belliqueuse »)

Vector

Olympe Maxime (géante ; « maxima » = « très grand ») [cf. aussi son prénom]

Dolores Ombrage (femme sadique qui dirige un moment l'école de sorcellerie, elle aime infliger des souffrances ; son prénom est le pluriel de « dolor » = « douleur »)

Araminta Melliflua

Luna Lovegood (elle est souvent dans la lune)

Inigo Imago (auteur d'un ouvrage sur les rêves ; « imago » = « image », y compris image mentale)

Libatius Borage (auteur d'un ouvrage sur les potions ; « libatio » = « libation » ; il y a l'idée d'un liquide préparé)

Filius Flitwick

Ignotus Peverell (a choisi comme objet magique une cape d'invisibilité et a mené une vie anonyme ; « ignotus » = « inconnu »)

Arcus

Dexter Fortescue



[1]    Je n'ai utilisé comme seule source que les sept romans de la série, mais d'autres sources de la main de J.K. Rowling existent, et notamment un arbre généalogique de la famille Black, où l'on voit que de nombreux membres de cette famille ont des noms d'étoiles ou de constellations liés à la mythologie grecque (Orion, Arcturus, Cassiopea, Cygnus, Pollux, etc.)


On le voit à la longueur et à la variété de cette liste, le choix de noms d'origine grecque ou latine par J.K. Rowling répond à des critères très différents.

 

Le plus souvent, c'est seulement le prénom qui est ainsi marqué, tandis que le patronyme est plutôt anglo-saxon (le traducteur français a parfois gardé ce patronyme anglo-saxon et l'a parfois rendu par une équivalence française) ; mais ce n'est pas toujours le cas.

Parfois, l'origine gréco-latine n'a visiblement aucun rôle. Il en va ainsi d'Hermione Granger, l'un des personnages principaux : on chercherait vainement un rapport entre ce personnage et la fille d'Hélène.

D'autres fois au contraire, c'est un clin d'oeil qui nous renseigne sur un aspect du personnage dès qu'il est nommé. C'est le cas des voyantes prénommées Cassandre ou Sibylle, du ministre des sports prénommé Ludo ou d'un guérisseur prénommé Hippocrate. J.K. Rowling en rajoute même une couche pour certains personnages en connotant à la fois le prénom et le nom, comme la géante Olympe Maxime ou le loup-garou Rémus Lupin. Notons pour ce dernier qu'il apparaît pour la première fois au début du troisième volume et que ce n'est qu'à la fin de ce volume que le lecteur saura qu'il est un loup-garou... s'il ne l'a pas deviné avant à certains indices, parmi lesquels figurent son prénom et son nom.

Quant aux prénoms latins traditionnels, « Lucius », « Cornelius », « Augustus », ils sont portés par des sorciers issus d'anciennes et respectables familles, évoquant les familles patriciennes de Rome.

 

Qu'en est-il des autres noms et surtout prénoms des personnages de Harry Potter, ceux qui n'ont pas d'origine grecque ou latine?  Je n'ai pas fait de statistiques précises, mais je pense que les prénoms d'origines grecque ou latine couvrent à peu près la moitié des personnages ou un peu moins. Les autres ont tous des prénoms anglo-saxons ou en rapport avec leur pays d'origine, comme « Fleur » qui est française ou « Padma » et « Parvati » qui sont indiennes. Aucun moldu (non-sorcier) n'a un prénom d'origine grecque ou latine. Le monde inventé par J.K. Rowling est donc, en ce qui concerne l'onomastique, parfaitement en accord avec le monde réel actuel, si ce n'est, précisément cette présence importante de noms d'origine grecque ou latine dans la communauté des sorciers. Peut-être faut-il y voir une sorte de tradition propre au monde des sorciers. L'observation des formules magiques va nous permettre de mieux le comprendre.

 

2) Les sortilèges : des formules très latines

Cf. la liste

Les formules magiques en latin (ou inspirées du latin) dans Harry Potter

Elles sont listées dans la version française (traducteur : Jean-François Ménard) qui est souvent la même que celle de l'auteur J. K Rowling. Quand ce n'est pas le cas, la version originale figure entre crochets.

Accio (fait venir un objet dans la main)

Aguamenti (« agua » espagnol proche du « aqua » latin) (fait apparaître de l'eau)

Amplificatum [VO : « Engorgio »] (fait grandir)

Anapneo (fait cesser un étouffement)

Aparecium (fait apparaître ce qui est invisible)

Assurdiato [VO : « Mufflatio »] (faire entendre un bourdonnement dans les oreilles des personnes proches)

Avis (fait apparaître des oiseaux)

Cave Inimicum (avertit de la présence d'ennemis)

Collaporta [VO : « Colloportus] (scelle une porte)

Confringo (fait sauter)

Confundo (fait confondre ; sortilège de confusion)

Cracbadabum [VO : « Diffindo »] (déchire)

Defodio (creuse, découpe)

Dentesaugmento [VO : « Densaugeo »] (fait grandir les dents)

Deprimo (fait s'écrouler)

Descendo (fait descendre)

Destructum [VO : « Deletrius »] (rompt le sort obtenu par la formule « Prior Incanto »)

Diffindo (détache, déchire)

Dissendium (ouvre un passage)

Duro (durcir)

Endoloris [VO : « Crucio »] (inflige une forte douleur physique)

Enervatum [VO : « Ennervate » (1e version) puis « Rennervate »] (rompt le sort obtenu par la formule « Stupefix »)

Erigo [VO : « Erecto »] (monter, construire)

Evanesco (fait disparaître)

Expelliarmus (désarme : fait sauter la baguette magique de l'adversaire)

Expulso (fait exploser)

Ferula (met une attelle)

Finite incantem (fait cesser un sort)

Flambios [VO : « Flagrate »] (permet de dessiner dans l'air avec du feu)

Furunculus (fait pousser des furoncles)

Gemino [VO : « Geminio » (duplique un objet)

Glisseo (transforme un escalier en toboggan)

Hominum revelio [VO : « Homenum revelio »] (révèle une éventuelle présence humaine)

Impedimenta (maléfice d'entrave : ralentit un adversaire et l'empêche d'approcher)

Impero [VO : « Imperio »] (fait faire ce qu'on veut à la victime de ce sort)

Impervius (repousse l'eau de pluie devant les yeux)

Incarcerem [VO : « Incarcerous »] (emprisonne, ligote)

Incendio (allume un feu)

Lashlabask [VO : « Relashio »] (délivre)

Legilimens (permet de lire dans les pensées de quelqu'un)

Levicorpus (soulever en l'air le corps de quelqu'un en le suspendant par la cheville)

Liberacorpus (libère le corps soulevé par la formule « Levicorpus »)

Locomotor, suivi du nom d'un objet (déplace cet objet)

Locomotor Mortis (bloque les jambes)

Lumos (allume une lumière à la pointe de la baguette magique)

Meteorribilis recanto [VO : « Meteolojinx recanto »] (fait cesser une pluie causée par un sortilège)

Mobiliarbus (déplace un arbre)

Mobilicorpus (déplace un corps)

Nox (éteint la lumière obtenue par la formule « Lumos »)

Obscuro (cache les yeux de quelqu'un)

Oppugno (faire combattre une crétaure magique)

Oubliettes [VO : « Obliviate »] (faire oublier à quelqu'un ce qu'il vient de voir et d'entendre)

Orchideus (fait apparaître un bouquet d'orchidées)

Petrificus Totalus (pétrifie totalement)

Portus (transforme un objet en « portoloin », un objet ensorcelé qui peut transporter dans un endroit précis à une heure précise)

Prior Incanto (fait apparaître le dernier sortilège lancé par une baguette magique)

Protego (protège d'un sortilège, qui rebondit comme sur un bouclier)

Reducto (fait rapetisser)

Reparo (répare)

Repello (repousse)

Revigor [VO : « Rennervate »] (réveille une personne évanouie)

Rictusempra (fait rire)

Riddikulus (fait prendre une forme ridicule – et non plus effrayante – à un « épouvantard »)

Salveo maleficia [VO : « Salvio hexia »] (protège des maléfices)

Sectumsempra (fait jaillir du sang comme d'une blessure)

Serpensortia (fait jaillir un serpent)

Silencio (rend muet)

Sonorus (allume un micro au bout de la baguette magique)

Sourdinam (éteint le micro obtenu par la formule « Sonorus »)

Specialis Revelio (révèle les particularités magiques d'un objet)

Spero Patronum [VO : « Expecto Patronum »] (fait apparaître un « patronus »)

Stupefix [VO : « Stupefy »] (immobilise)

Tarentallegra (fait danser)

Tergeo (nettoie)

Wingardium Leviosa (fait voler un objet)

 

Pour information : les seules formules qui n'ont pas du tout d'origine latine, ni dans la version originale, ni dans la version française

Waddiwasi (fait partir un chewing-gum dans une direction précise)

Alohomora (ouvre une porte)

Avada Kedavra [viendrait de l'araméen « Adhadda Kedhabhra » = « Que la chose soit détruite », qui serait aussi à l'origine de la formule populaire « Abracadabra »] (donne la mort)

Cette fois-ci, c'est bien la presque totalité des formules magiques qui ont une origine latine (le grec, en revanche, n'est pas représenté), que ce soit la formule entière ou un mot de la formule ou juste une racine ou un suffixe à consonnance latine. Il n'y a en tout et pour tout que trois exceptions (sur environ quatre vingt formules).

On constatera également que J.K. Rowling prend de grandes libertés avec la langue, soit en mêlant le latin à une autre langue, soit en commettant des barbarismes ou des solécismes. Elle s'en est expliquée, notamment dans une interview du 23 octobre 2000 sur CBC (Canadian Broadcasting Co.) Radio's This Morning : « Cela m'amusait, cette idée que les sorciers utilisent toujours le latin comme une langue vivante, bien qu'elle en soit effectivement une, comme le savent ceux qui l'étudient... Je prends de grandes libertés avec la langue pour les formules. Je vois cela comme une sorte de mutation que les sorciers lui auraient fait subir. » (« It just amused me, the idea that wizards would still be using Latin as a living language, although it is, as scholars of Latin will know ... I take great liberties with the language for spells. I see it as a kind of mutation that the wizards are using. »)

Cette intéressante remarque de l'auteur nous confirme ce que nous avions pressenti à propos de l'onomastique, à savoir que le latin (parfois accompagné du grec) est considéré dans cette saga comme une langue propre à la communauté des sorciers.

 

3) Des créatures fantastiques

Cf. la liste

Créatures de la mythologie grecque (venant parfois d'autres mythologies (orientales), mais relayées par les Grecs et les Romains):

-        Cerbère n'est pas nommé, mais un chien à trois têtes garde le couloir interdit du 2e étage (t.1) : il a été acheté à un Grec!

-        un  basilic, serpent venimeux dont le regard est mortel, vit dans la chambre des secrets (t. 2)

-        un sphinx (corps de lion, pattes griffues, queue de lion, tête de femme) prononce une énigme (t. 4)

-        les centaures apparaissent dans plusieurs volumes : ils sont d'une grande sagesse, mais refusent de s'occuper des affaires des hommes

-        diverses sortes de chevaux volants (évoquant Pégase) apparaissent : des « Abraxans », des « Palominos », et surtout les « Sombrals », squelettiques à têtes de dragon, invisibles pour ceux qui n'ont pas vu mourir un proche

-        le griffon, symbole de la maison de Gryffondor

-        les hippogriffes (aigles à l'avant, chevaux à l'arrière), parfois confondus dans la mythologie grecque avec les griffons

-        la chimère est très brièvement évoquée : elle figure dans Les animaux fantastiques, un livre censé être un manuel de classe de Harry Potter, où on nous dit que les chimères vivent en Grèce et que le seul sorcier a en avoir vaincu une mourut peu après en tombant d'épuisement de son cheval ailé ; et une citation dans un récit : « en Grèce, où j'échappai de peu aux chimères » (t. 7)

-        la licorne apparaît dans plusieurs volumes

-        le phénix : le professeur Dumbledore en a un


Il serait intéressant, mais trop long ici, de comparer les créatures fantastiques qui apparaissent dans Harry Potter avec celles qui les ont inspirées dans la mythologie grecque.

Notons juste que dans le tome 4, Harry Potter, tel Œdipe, se révèle capable de répondre à une énigme posée par le sphinx.

Pour info : autres évocations de la civilisation gréco-latine dans Harry Potter

Expressions de Hagrid :

« Mille gorgones! »

« Sac à méduses! »

Mots de passe de la salle commune des Gryffondor

« Caput draconis »

« Fortuna Major »

« Mimbulus Mimbletonia » (nom d'un cactus)

« Quid agis? »

La salle commune des Serdaigle s'ouvre avec, en guise de mot de passe, la réponse à une question du type d'une question de sphinx.

Potions :

Du « veritaserum », un sérum qui fait avouer la vérité

De l' « amortentia », un philtre d'amour

Du « felix felicis », de la chance liquide

Divers :

Les « Aurors » : sorciers dont le métier est de lutter contre la magie noire, les forces du Mal

Un « animagus » : un sorcier capable de se transformer en animal

Un « métamorphomage » : un sorcier capable de changer d'apparence à volonté

Les « Harpies », une équipe féminine de quidditch

L' « atrium », à l'entrée du Ministère de la Magie

« Hermès », nom d'un hibou messager

« Nimbus 2000 », marque d'un balai volant

Le « Sinistros », un chien fantôme présage de mort

Des « Inferi », des morts ensorcelés

Des « Héliopathes », des esprits de feu

Des larves d' « aquavirius »

 

Transition : Si la saga d'Harry Potter baigne dans le monde de l'antiquité gréco-latine, c'est donc un fait certain, mais on peut aller plus loin en voyant en Harry Potter un véritable héros antique, qui accomplit sa descente aux Enfers, rite de passage de tout héros de la mythologie grecque qui se respecte, et dont l'âme vit aussi des aventures mouvementées, dans une tradition plus mystique et philosophique de la civilisation grecque.

 

 

II. La «catabase» d'Harry Potter


Tous les grands héros grecs (Orphée, Thésée, Héraclès, Ulysse, Enée) ont effectué une  descente aux Enfers  (« catabasis » en latin) ou une évocation des morts (« nekuia » en grec).

Harry Potter va suivre leurs pas, mais de façon symbolique, et ce sept fois, puisque la fin de chacun des sept volumes peut être lue comme une descente aux Enfers.

En voici un rapide panorama.

 

1) Panorama des descentes aux Enfers de chaque tome

(les numéros de pages correspondent à la traduction française, en poche)

- t.1 : Harry Potter à l'école des sorciers (titre original : Harry Potter et la pierre philosophale), p.269-288 : HP passe par une trappe où il doit endormir à l'aide d'une flûte un chien à trois têtes qui garde le passage, puis il tombe et pense être à des kilomètres sous le château (l'école de sorcellerie), il emprunte un passage souterrain, passe à travers le feu, il récupère l'objet de sa quête (la pierre philosophale), mais le passage se termine par ces mots: « ...il comprit à ce moment que tout était perdu. Il sombra alors dans une longue, longue, longue chute où tout n'était plus que ténèbres. »

- t.2 : Harry Potter et la chambre des secrets, p. 313-359 : il faut passer par un lavabo (qui évoque certaines bouches des Enfers dans des cavernes ou des lacs), puis HP dévale « un toboggan sans fin, obscur et visqueux ». Là encore, il pense être à des kilomètres sous le château. Il rencontre le basilic et réalise sa quête en tuant une sorte de réincarnation de son ennemi, puis, là encore, il croit mourir (p.334).

- t.3 : Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban, p.357-405 : c'est le seul tome où la vision des Enfers est moins convaincante. Cependant, HP « glissa à plat ventre sur une surface inclinée qui le mena à l'entrée d'un tunnel au plafond bas », et ce passage le mènera dans une cabane entièrement fermée, supposée hantée, et où il verra des animaux se transformer en hommes et un supposé mort se montrer bien vivant.

- t.4 : Harry Potter et la Coupe de Feu, p. 666-699 : HP se trouve transporté dans un cimetière où il assiste à la résurrection de son ennemi Lord Voldemort. Ce dernier lui lance le sortilège mortel d' « Avada Kedavra », mais HP survit, protégé par un fil puis un dôme d'or reliant sa baguette magique à celle de LV. Il voit apparaître des morts (les derniers morts tués par la baguette de LV) dont ses propres parents.

- t.5 : Harry Potter et l'Ordre du Phénix, p.908-970 : HP et ses amis montent sur des sombrals (des chevaux ailés visibles seulement par ceux qui ont vu mourir un proche) pour arriver au département des Mystères qui se trouve au neuvième sous-sol (le plus bas) du Ministère de la Magie. Là, ils franchissent une porte noire et lisse, passent par une grande salle circulaire et noire, par une salle où sont rangés des cerveaux, puis par une salle au centre de laquelle se trouvent une arcade d'où pend un voile noir ondulant légèrement, où HP et une de ses amis croient entendre des voix. On comprendra de quoi il s'agit quelques pages plus loin lorsque Sirius, le parrain de Harry Potter, atteint mortellement par un sortilège, passe de l'autre côté du voile et disparaît. Puis HP remonte dans l'atrium du Ministère, il est encore une fois confronté à son ennemi LV, et il croit encore une fois mourir : « La cicatrice de Harry s'ouvrit alors brusquement et il sut qu'il était mort. »

- t.6 : Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, p.638-664 : HP accompagne le professeur Dumbledore. Ils se retrouvent au bord de la mer, face à une imposante falaise à la paroi noire et lisse (comme la porte du tome 5) ; ils rentrent par une anfractuosité à l'intérieur de laquelle une eau sombre tourbillonne, puis s'engagent dans un tunnel obscur aux parois visqueuses. Il faut ensuite donner de son sang pour franchir un mur, et ils arrivent à un grand lac noir dans les eaux duquel se trouvent des « Inferi », des cadavres ensorcelés. Ils le traversent sur une barque. Ils récupèrent l'objet de leur quête, puis Dumbledore mourant de soif veut boire de l'eau, mais sa coupe se vide au fur et à mesure.

- t.7 : Harry Potter et les Reliques de la Mort, p.806-843 : HP comprend qu'il doit mourir, il voit apparaître grâce à la pierre philosophale les ombres de ses parents et de ses proches morts, qui l'encouragent pour cette terrible épreuve. Il pense être tué par le sortilège mortel de LV : « Il vit alors la bouche remuer, puis il y eut un éclair de lumière verte et tout disparut. » (p.821). C'est alors qu'il se trouve dans une grande salle blanche et vide (qui lui évoque la gare de King's Cross!), tout nu. Sous une chaise se trouve une petite créature chétive, nue et gémissante (qui est vraisemblablement l'âme de LV). Dumbledore (mort dans le tome précédent) apparaît. Ils ont une longue discussion, Dumbledore lui donne des explications et des conseils. A la fin, HP a le choix entre « y retourner » ou rester dans ce lieu chaud, lumineux et paisible. Comme tous les grands héros antiques, il choisit de remonter des Enfers et de retourner à la vie.

 

Après ce panorama, nous allons nous pencher en particulier sur quelques passages marquants.

 

2) Harry Potter, nouvel Orphée, charmant Cerbère

 

« Harry poussa la porte. Des grognements retentirent aussitôt. Les trois museaux du chien reniflaient frénétiquement dans leur direction, bien qu'il fût incapable de les voir.

-  Qu'est-ce qu'il y a par terre? demanda Hermione.

-  Ça ressemble à une harpe, dit Ron. C'est sans doute Rogue qui l'a laissée là.

-  Le chien doit se réveiller dès qu'on arrête de jouer, dit Harry. Bon, allons-y.

Il porta la flûte à ses lèvres et se mit à jouer. Ce n'était pas vraiment une mélodie, mais dès la première note, les paupières du monstre devinrent lourdes, il arrêta de grogner, ses jambes faiblirent, il trébucha puis s'effondra sur le sol, profondément endormi. »

(J.K. Rowling, Harry Potter à l'école des sorciers, traduction J.F. Ménard, chap.16, p.269)

 

« Il entra même aux gorges du Ténare, portes profondes de Dis, et dans le bois obscur à la noire épouvante, et il aborda les Mânes, leur roi redoutable, et ces cœurs qui ne savent pas s'attendrir aux prières humaines. [...] La stupeur saisit les demeures elles-mêmes et les profondeurs Tartaréennes de la Mort, et les Euménides aux cheveux entrelacés de serpents d'azur; Cerbère retint, béant, ses trois gueules, et la roue d'Ixion s'arrêta avec le vent qui la faisait tourner. »

 (Virgile, Géorgiques IV, v.469-484, traduction Maurice Rat)

 

3) Harry Potter, nouvel Enée, créant son rameau d'or au cimetière

 

Dans le tome 4 (Harry Potter et la Coupe de Feu), Harry Potter est transporté d'un labyrinthe au cimetière qui constitue sa descente aux Enfers. Notons que dans les récits antiques le motif du labyrinthe n'est pas sans lien avec celui des Enfers : dans l'Enéide de Virgile, Enée voit dans le bois sacré juste avant d'arriver aux Enfers un temple d'Apollon construit par Dédale et à cette occasion, Virgile rappelle brièvement l'histoire du labyrinthe construit par le même Dédale (livre VI, v.13-33).

Mais surtout, un phénomène étrange se produit alors que Harry est attaqué par Lord Voldemort :

« Au moment où Harry cria : « Expelliarmus! », Voldemort lança : « Avada Kedavra! »

Un jet de lumière verte jaillit de la baguette de Voldemort à l'instant même où une lumière rouge fusait de celle de Harry. [...] Un étroit faisceau lumineux reliait à présent les deux baguettes magiques, ni rouge ni vert, mais d'une intense couleur or. [...]

Le fil d'or qui unissait Harry et Voldemort se morcela soudain. Leurs baguettes restèrent liées l'une à l'autre, mais des milliers d'autres traits de lumière furent projetés dans les airs, dessinant une multitude d'arcs entrecroisés au-dessus de leurs têtes. Bientôt, Harry et Voldemort se retrouvèrent enfermés sous un dôme d'or, semblable à une immense toile d'araignée lumineuse [...] »

(J.K. Rowling, Harry Potter et la Coupe de Feu, traduction J.F. Ménard, chap.34, p.693)

 

Comment, en lisant ce passage, ne pas penser au fameux rameau d'or qui doit laisser entrer Enée aux Enfers?

« Comme souvent dans les forêts, sous les brumes hivernales,

le gui étale un feuillage jeune et vert, qui n'est pas né de l'arbre où il pousse,

et entoure de ses pousses safranées les troncs arrondis des arbres,

tel était l'aspect de la frondaison d'or sur le rouvre sombre,

ainsi le rameau d'or crépitait dans la brise légère.

Aussitôt Énée le saisit, l'arrache avidement, brisant sa résistance,

et le porte dans la demeure de la Sibylle prophétesse. »

 (Virgile, Eneide VI, v.205-211, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

 

4) Harry Potter visite les Enfers

Dans le tome 6 (Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé), Harry Potter accompagne son maître Albus Dumbledore pour aller détruire un « horcruxe » (un objet contenant une partie de l'âme de leur ennemi Lord Voldemort). Ce dernier, pour protéger cet objet, a choisi un lieu et a créé toute une mise en scène de protections magiques, qui évoquent fortement le monde des Enfers tel qu'il est décrit dans les oeuvres antiques.

Description de la caverne :

« Il était une caverne profonde, immense, dotée d'une vaste ouverture,

rocailleuse, protégée par un lac noir et des bois ténébreux.

Nul oiseau ne pouvait la survoler impunément,

ni s'y aventurer d'un coup d'ailes : des effluves si fortes émanaient

de ces gorges sombres, montant jusqu'à la voûte céleste. »

 (Virgile, Eneide VI, v.237-241, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

« La crevasse s'ouvrit bientôt sur un tunnel obscur que l'eau devait remplir à marée haute, songea Harry. Les parois visqueuses, qui laissaient entre elles un espace d'à peine un mètre, luisaient comme du goudron humide au passage de la lumière que diffusait la baguette de Dumbledore. Un peu plus loin, le passage tournait vers la gauche et Harry vit qu'il se prolongeait au cœur de la falaise. Il continua de nager dans le sillage de Dumbledore, les extrémités engourdies de ses doigts effleurant les parois rugueuses et mouillées. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, traduction J.F. Ménard, chap.26, p.640)

Sacrifice:

« Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaîne, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d'une coudée dans tous les sens, et j'y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis enfin d'eau, et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. »

(Homère, Odyssée XI, v.24-36, traduction Lecomte de Lisle)
 

« Là, tout d'abord, la prêtresse fit amener quatre jeunes taureaux

à la noire échine et répandit du vin sur leur front ;

puis, coupant les extrémités des poils entre leurs cornes,

elle les déposa, premières libations, sur les flammes sacrées,

appelant à voix haute Hécate, puissante dans le ciel et dans l'Érèbe.

D'autres enfoncent les couteaux et, dans des patères,

recueillent le sang tiède. Énée lui, d'un coup d'épée, immole

à la mère des Euménides et à sa soeur toute puissante

une agnelle à la noire toison, et à toi, Proserpine, une vache stérile ;

ensuite, au roi du Styx, il se met à dresser des autels nocturnes

et dépose dans les flammes les cadavres entiers des taureaux,

répandant de l'huile grasse sur les entrailles embrasées. »

 (Virgile, Eneide VI, v.243-254, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

« Enfin, au bout de deux bonnes minutes, [Dumbledore] murmura :

- Incroyable. C'est tellement grossier.

- Qu'y a-t-il, professeur?

- Je crois qu'on nous demande de payer pour passer, expliqua Dumbledore en glissant sa main valide à l'intérieur de sa robe d'où il retira un petit couteau d'argent semblable à celui dont Harry se servait pour couper ses ingrédients en cours de potions.

- Payer? s'étonna Harry. Il faut donner quelque chose à la porte?

- Oui. Du sang, si je ne me trompe pas.

[...]

Il y eut un éclair argenté, puis un jaillissement écarlate et la paroi de pierre fut éclaboussée de gouttelettes sombres et brillantes.

[...]

A nouveau, le contour étincelant d'une arcade était apparu sur la paroi et, cette fois, il ne s'effaça pas : la surface rocheuse constellée de sang qu'il délimitait se volatilisa, ménageant une ouverture qui donnait sur une obscurité totale. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, traduction J.F. Ménard, chap.26, p.643-4)


La barque de Charon :

Harry Potter et le professeur Dumbledore doivent traverser un lac jusqu'à une île centrale. Pour cela ils découvrent une barque magique qui est le seul moyen de parvenir à l'île, de même que la barque de Charon est le seul moyen de traverser les fleuves des Enfers pour les âmes qui ont reçu une sépulture, les autres étant condamnées à errer en attendant leur tour.

« Un portier effrayant surveille ces eaux et ces fleuves,

[...]

À l'aide d'une perche, il pousse son radeau, manœuvre les voiles,

et transporte les corps dans sa barque couleur de rouille. »

 (Virgile, Eneide VI, v.297 et 301-302, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)


La foule des âmes errantes :

« Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l'Erébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit. »

(Homère, Odyssée XI, v.36-43, traduction Lecomte de Lisle)

« Toute une foule éparse près des rives se pressait à cet endroit :

des mères et des époux, et les corps sans vie de héros magnanimes,

des enfants et de jeunes vierges, des jeunes gens placés sur le bûcher

sous les yeux de leurs parents ; ils sont nombreux comme les feuilles

qui, dans les forêts, glissent et tombent au premier froid de l'automne,

ou comme les myriades d'oiseaux qui, venus du large vers la terre,

se rassemblent, dès que la froide saison les fait fuir à travers l'océan

et les pousse vers des terres baignées de soleil.

Ils restaient debout, suppliant de pouvoir traverser les premiers,

et tendaient les mains, dans leur désir de l'autre rive.

Mais le triste Nocher accepte tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là,

refoulant tous les autres, bien loin à l'écart du rivage. »

 (Virgile, Eneide VI, v.304-315, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

Dans notre passage de Harry Potter, le fameux lac qu'Harry et Dumbledore traversent en barque est peuplé d' « Inferi ». Ce néologisme de J.K Rowling renvoie bien sûr à l'expression latine « Di Inferi », « les Dieux d'En-bas », c'est-à-dire Hadès, Perséphone et les divinités qui les assistent. C'est d'ailleurs cet adjectif qui est à l'origine du mot « enfer ». Mais dans le monde de Harry Potter, les Inferi sont des morts qui ont été ensorcelés pour agir comme des vivants, tout en étant inconscients.

La description qu'en fait J.K. Rowling évoque fortement les textes d'Homère et de Virgile. C'est aussi une foule d'âmes errantes, qui tendent leurs bras avec avidité vers le visiteur vivant.

« Une main blafarde et visqueuse lui avait agrippé le poignet et la créature à laquelle elle appartenait le tirait lentement en arrière, sur le sol de pierre. La surface du lac n'était plus lisse comme un miroir. Des remous l'agitaient et partout où regardait Harry, des têtes et des mains blanchâtres émergeaient de l'eau noire : des hommes, des femmes, des enfants, leurs yeux sans vie enfoncés dans leurs orbites, avançaient vers l'îlot rocheux. Une armée de cadavres surgissant des profondeurs.

[...]

Harry parvint tant bien que mal à se relever mais de nombreux autres Inferi grimpaient déjà sur le rocher, leurs mains osseuses s'agrippant à la pierre glissante ; le visage émacié, ils le lorgnaient de leurs yeux vides, glacés, des haillons détrempés traînant derrière eux. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, traduction J.F. Ménard, chap.26, p.660-1)

 

Le supplice de Tantale

Pour récupérer l'objet de leur quête, Dumbledore doit boire un liquide au goût affreux. Quand il a fini, il réclame de l'eau. Harry en fait apparaître dans la coupe, à l'aide d'une formule magique, mais à chaque fois que Dumbledore porte la coupe à ses lèvres, l'eau disparaît.

Cet épisode est un clin d'œil au supplice de Tantale, auquel assistent en général les héros de la mythologie grecque qui visitent les Enfers, parmi d'autres supplices célèbres : Tantale était environné d'eau et de fruits appétissants qui s'éloignaient à chaque fois qu'il en approchait la main ou les lèvres.

 

5) Dumbledore, nouvel Anchise (et Tirésias)

La « descente aux Enfers » du septième et dernier tome est la plus impressionnante. C'est la  seule qui ne comporte aucun élément effrayant, pas de caverne, de tunnel, d'obscurité, pas de porte noire ni de couloir aux parois visqueuses : au contraire tout y est calme, lumineux, vaste, confortable. Mais c'est aussi la seule où Harry est vraiment potentiellement mort (ce sera à lui de décider s'il reste dans cet espace-temps indéfini ou s'il retourne dans le monde des vivants) et où il rencontre vraiment un mort (même s'il avait déjà rencontré ses parents dans la descente aux Enfers du tome 4, mais de façon brève et tragique), en l'occurrence, son professeur, son mentor, son père spirituel : Albus Dumbledore.

Cette rencontre, qui est un des moments les plus forts et les plus émouvants de la saga, est presque calquée sur la rencontre d'Enée avec Anchise dans l'Enéide de Virgile.

D'abord l'accueil du héros par son père ( réel ou spirituel) :

« Dès qu'il vit, en face de lui, Énée s'avancer tout joyeux

à travers les herbes, il lui tendit les deux mains ;

les larmes inondaient ses joues, et de sa bouche sortit ce cri :

« Tu es venu enfin, et ta piété, comme ton père l'avait pressenti,

a triomphé des difficultés du voyage ! Il m'est donné, mon fils,

de voir ton visage, d'entendre et d'échanger des paroles familières !

Certes, j'en rêvais et je pensais, en décomptant les jours,

que tu viendrais ; mon attente inquiète n'a pas été abusée.

Que de terres, quelles immensités tu as traversées,

avant que je t'accueille ! Quels dangers extraordinaires t'ont éprouvé ! » »

 (Virgile, Eneide VI, v.684-693, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

« Albus Dumbledore marchait vers lui, droit et fringant, vêtu d'une longue robe bleu nuit.

- Harry.

Il ouvrit largement les bras et ses mains étaient toutes deux blanches et intactes.

-Tu es décidément un garçon merveilleux! Un homme courageux, très courageux! Viens avec moi. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, traduction J.F. Ménard, chap.35, p.824)

 

Ensuite, comme le faisait Anchise pour Enée, comme l'avait fait aussi avant lui Tirésias pour Ulysse, Dumbledore fournit à Harry une longue série d'explications. Il y a toutefois une différence majeure : Tirésias et Anchise révélaient l'avenir au héros, tandis que Dumbledore lui révèle le passé, élucidant tous les mystères qui étaient demeurés au long de la saga ; mais ces explications sur le passé vont aussi donner un nouvel éclairage à l'avenir et lui permettre, quand il va retourner dans le monde des vivants, de vaincre enfin son ennemi mortel Lord Voldemort et de ramener la paix dans la communauté des sorciers.

En cela il suivait l'ultime conseil de Dumbledore :

« N'aie pas pitié des morts, Harry. Aie plutôt pitié des vivants et de ceux qui vivent sans amour. En y retournant, tu pourras faire en sorte qu'il y ait moins d'âmes mutilées, moins de familles déchirées. Si cela en vaut la peine à tes yeux, alors disons-nous au revoir pour l'instant. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, traduction J.F. Ménard, chap.35, p.842)
 

Conseil qui rappelle comme un écho l'ultime et célèbre conseil d'Anchise à Enée et, à travers lui, au peuple romain :

« Toi, Romain, souviens-toi de gouverner les nations sous ta loi,

- ce seront tes arts à toi -, et d'imposer des règles à la paix :

de ménager les vaincus et de faire la guerre aux superbes. »

 (Virgile, Eneide VI, v.851-3, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

 

6) Harry Potter et les âmes insaisissables des chers disparus

En transition avec la dernière partie, nous évoquerons un thème un peu en marge des récits de descentes aux Enfers, celui du statut particulier des âmes des morts qui peuvent apparaître aux vivants et même parler, mais restent immatérielles.

Achille et l'âme de Patrocle

« Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :

-  Pourquoi es-tu venu, ô tête chère ! et pourquoi me commander ces choses ? Je t'obéirai, et les accomplirai promptement. Mais reste, que je t'embrasse un moment, au moins ! Adoucissons notre amère douleur.

Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses ; mais il ne saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fumée, avec un âpre murmure. Et Akhilleus se réveilla stupéfait et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres :

-  Ô Dieux ! l'âme existe encore dans le Hadès, mais comme une vaine image, et sans corps. L'âme du malheureux Patroklos m'est apparue cette nuit, pleurant et se lamentant, et semblable à lui-même ; et elle m'a ordonné d'accomplir ses vœux. »

(Homère, L'Iliade XXIII, v.93-107, traduction Lecomte de Lisle)

Enée et l'âme d'Anchise

« Et Énée de lui répondre : « C'est ton image, père, ta triste image,

qui, si souvent présente devant moi, m'a amené vers ce seuil ;

notre flotte est ancrée dans la mer tyrrhénienne. Laisse-moi, père,

laisse-moi serrer ta main, et ne te soustrais pas à notre étreinte ».

Pendant qu'il parlait, son visage ruisselait d'abondantes larmes.

Par trois fois, il tenta d'entourer de ses bras le cou paternel ;

par trois fois l'image vainement saisie lui échappa des mains,

à l'égal des brises légères, et pareille à un songe qui s'envole. »

(Virgile, Eneide VI, v.694-702, traduction Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet)

 

On pense aussi à Orphée, qui n'a pas pu regarder sa femme Eurydice sans qu'elle ne lui échappe irrémédiablement.

 

Dans Harry Potter, des variations sur ce thème se trouvaient dans le tome 1, où Harry voit ses parents morts, mais sans pouvoir leur parler, dans un miroir magique qui fait apparaître ce que l'on désire le plus, puis dans le tome 4, où des images vivantes et parlantes des dernières personnes tuées par la baguette de Voldemort apparaissaient brièvement, parmi lesquelles étaient les parents de Harry.

Mais c'est surtout dans le tome 7 que le thème est vraiment traité à la manière antique.

D'abord à travers le conte des trois frères qui est lu par les personnages. Trois frères ont échappé à la mort par ruse. La Mort leur propose une récompense de leur choix.

« Le deuxième frère, qui était un homme arrogant, décida d'humilier la Mort un peu plus et demanda qu'elle lui donne le pouvoir de rappeler les morts à la vie. La Mort ramassa alors une pierre sur la rive et la donna au deuxième frère en lui disant que cette pierre aurait le pouvoir de ressusciter les morts.

[...]

Pendant ce temps, le deuxième frère rentra chez lui où il vivait seul. Là, il sortit la pierre qui avait le pouvoir de ramener les morts et la tourna trois fois dans sa main. A son grand étonnement et pour sa plus grande joie, la silhouette de la jeune fille qu'il avait un jour espéré épouser, avant qu'elle ne meure prématurément, apparut aussitôt devant ses yeux.

Mais elle restait triste et froide, séparée de lui comme par un voile. Bien qu'elle fut revenue parmi les vivants, elle n'appartenait pas à leur monde et souffrait de ce retour. Alors, le deuxième frère, rendu fou par un désir sans espoir, finit par se tuer pour pouvoir enfin la rejoindre véritablement. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, traduction J.F. Ménard, chap.21, p.478-479)

 

Enfin, juste avant de mourir (du moins le croit-il), Harry trouve cette fameuse pierre.

« Il ferma les yeux et tourna trois fois la pierre dans sa main.

Il sut que quelque chose se passait lorsqu'il entendit autour de lui de légers mouvements, comme des corps frêles posant le pied sur le sol de terre, recouvert de brindilles, qui marquait la lisière de la forêt. Il ouvrit les yeux et regarda.

Ce n'étaient ni des fantômes, ni véritablement des êtres de chair. [...] Moins consistants que des corps vivants, mais plus que des spectres, ils s'avançaient vers lui et sur chaque visage il voyait le même sourire d'amour. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, traduction J.F. Ménard, chap.21, p.814-5)

Harry voit alors apparaître les âmes de ses parents, de son parrain et d'un autre ami cher. Ils peuvent discuter et rassurer Harry sur son angoisse de la mort.

 

 

 

III. Une philosophie de l'âme

1) L'âme dans Harry Potter

La réflexion sur l'âme est très présente dans la saga de Harry Potter. Elle concerne en fait essentiellement deux personnages, Harry Potter et surtout son ennemi Lord Voldemort, mais elle prend une importance de plus en plus grande dans l'histoire, surtout dans les deux derniers tomes où cette réflexion sur l'âme joue un rôle central.

Notre héros porte au front une cicatrice en forme d'éclair laissée par une tentative de meurtre opérée par Lord Voldemort alors que Harry n'avait qu'un an et à laquelle il a inexpliquablement survécu (on apprendra plus tard qu'il avait été protégé par l'amour de sa mère, une très vieille magie que Lord Voldemort ne peut pas comprendre). Or au fur et à mesure de l'avancée de la saga, cette cicatrice se révélera un vecteur de communication entre l'âme de Harry et celle de Voldemort. D'abord, c'est une douleur insoutenable que Harry ressentira à proximité de Voldemort ou lorsque celui-ci éprouve de fortes émotions, joie ou colère. Puis, à partir du tome 5 (après que, à la fin du tome 4, Voldemort a ressuscité d'une sorte de vie végétative, grâce notamment au sang de Harry), Harry fera de plus en plus de plus en plus d'étranges « rêves » dans lesquels il pénètre dans l'esprit de Voldemort et voit ce qu'il voit. On lui conseillera même de s'en protéger en apprenant à « fermer son esprit », mais il ne se montre pas très motivé, fasciné malgré lui par ses incursions dans l'esprit de son ennemi. On apprendra à la fin du dernier tome qu'un petit morceau de l'âme de Voldemort s'est glissé en Harry au moment où il a tenté de le tuer, d'où cette communication entre leurs deux esprits (à sens unique, d'ailleurs).

Le deuxième point de la réflexion sur l'âme, qui fera mieux comprendre a posteriori tout ce qui précède, mais qui ne nous est révélé que dans le tome 6, c'est ce que J.K. Rowling appelle les « Horcruxes ». Nous apprenons qu' « un Horcruxe est le terme qu'on utilise pour désigner un objet dans lequel une personne a dissimulé une partie de son âme. [...] Il s'agit de séparer son âme en deux [...] et d'en cacher une partie dans un objet, en dehors du corps. Ainsi, même si son corps est arraché ou détruit, on ne peut pas mourir parce qu'un morceau de l'âme reste attaché à la vie terrestre sans avoir subi de dommage. Mais bien sûr, l'existence sous une telle forme [...], rares sont ceux qui en voudraient. [...] [On sépare son âme en deux] par un acte maléfique – l'acte maléfique suprême. En commettant un meurtre. Tuer déchire l'âme. Le sorcier soucieux de créer un Horcruxe tourne à son avantage cette destruction : il enferme la partie arrachée [dans un objet]. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé, traduction J.F. Ménard, chap.26, p.571-2)

Lord Voldemort tentera et réussira, pour la première fois dans l'histoire de la sorcellerie à séparer son âme, non en deux, mais en sept, et donc de créer six Horcruxes, pour lesquels il choisira cinq objets symboliques pour lui, ainsi qu'un être vivant, son fidèle serpent. On apprendra tout à la fin qu'Harry Potter était un septième Horcruxe, qu'il a créé involontairement :

« Tu étais le septième Horcruxe, Harry, l'Horcruxe qu'il n'avait pas eu l'intention de créer. Il avait rendu son âme si instable qu'elle s'est brisée quand il a commis ces actes d'une malfaisance indescriptible, le meurtre de tes parents, la tentative d'assassinat sur un enfant. Mais ce qui restait de lui lorsqu'il s'est échappé de cette pièce ce soir-là était encore plus diminué qu'il ne le croyait. Il a laissé derrière lui plus que son corps. Il a aussi laissé une partie de lui-même accrochée à toi, la victime désignée qui avait survécu. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et les reliques de la mort, traduction J.F. Ménard, chap.21, p.827)

 

 

2) Influences antiques

Platon et les différentes parties de l'âme

On trouve dans la philosophie de Platon l'idée que l'âme est constituée de plusieurs parties.

Mais ces différentes parties correspondent à différentes fonctions : l'intellect (« nous »), le désir (« thumos ») et la passion (« épithumia »). Cette théorie est développée notamment dans Phèdre (253c-255a), où Platon, dans la célèbre métaphore de l'attelage, compare ces trois fonctions à un cocher et à deux chevaux, l'un noble et l'autre vicieux. On est assez loin des Horcruxes.

 

Dans un autre dialogue de Platon, le Timée, il est bien cette fois-ci question d'une division de l'âme en sept, mais au milieu d'une théorie mathématique assez complexe et presque comique dans sa minutie!

« Voici de quels éléments et de quelle manière [le dieu] la composa. Avec la substance indivisible et toujours la même et avec la substance divisible qui naît dans les corps, il forma, en combinant les deux, une troisième espèce de substance intermédiaire, laquelle participe à la fois de la nature du Même et de celle de l’Autre, et il la plaça en conséquence au milieu de la substance indivisible et de la substance corporelle divisible. Puis, prenant les trois, il les combina toutes en une forme unique, harmonisant de force avec le Même la nature de l’Autre qui répugne au mélange. Quand il eut mélangé les deux premières avec la troisième et des trois fait un seul tout, il le divisa en autant de parties qu’il était convenable, chacune étant un mélange du Même, de l’Autre et de la troisième substance. Voici comment il s’y prit. Du tout il sépara d’abord une partie ; après celle-là, il en retira une autre, double, puis une troisième, une fois et demie plus grande que la seconde, et triple de la première, puis une quatrième, double de la seconde, puis une cinquième, triple de la troisième, puis une sixième, octuple de la première, et enfin une septième, vingt-sept fois plus grande que la première. »

(Platon, Timée, 34c-37, traduction Emile Chambry)

Là encore on est loin des Horcruxes ; toutefois on voit que cette idée de J.K. Rowling de division de l'âme en sept ne sort pas du néant.

 

La métempsychose pythagoricienne

En revanche, ce qu'on ne trouve pas du tout chez Platon, c'est l'idée de placer son âme autre part que dans son propre corps. Cette idée se trouve dans les courants mystiques de nombreuses cultures dans le monde. Dans la Grèce antique, elle s'est surtout manifestée chez les Pythagoriciens.

Pythagore pensait en effet que l'âme pouvait se réincarner dans un nouvel être vivant, animal ou végétal, mais pas inanimé comme c'est le cas pour les Horcruxes de Voldemort, qui sont tous des objets, sauf un qui est un serpent.

D'après Pythagore, les réincarnations purgent l'âme et lui redonnent son origine divine après un passage par sept sphères.

 

Pour le coup, Voldemort est presque un anti-Pythagore! Il a gardé le chiffre de sept qu'il affectionne (« Le chiffre sept n'est-il pas celui qui possède la plus grande puissance magique? » tome 6, p.573), mais au lieu de se purifier à chaque réincarnation, chaque création de Horcruxe rend son âme et son corps plus laids, faibles, misérables. Sa très brève apparition dans le tome 1 est réduite à « une silhouette encapuchonnée » (p.252) et quand Harry le voit pour la première fois en face dans le tome 4, voici comment il apparaît :

« La chose avait la forme d'un enfant accroupi et pourtant, rien n'aurait pu paraître plus éloigné d'un enfant. C'était un être entièrement chauve, recouvert d'écailles grossières, d'un noir rougeâtre. Il avait des bras et des jambes frêles, graciles, et un visage plat, semblable à une tête de serpent, avec des yeux rouges et flamboyants – jamais un enfant n'aurait pu avoir un tel visage. »

(J.K. Rowling, Harry Potter et la coupe de feu, traduction J.F. Ménard, chap.32, p.670)

Quand à son âme, nous avons évoqué plus haut la phrase : « Il avait avait rendu son âme si instable qu'elle s'est brisée quand il a commis ces actes d'une malfaisance indescriptible, le meurtre de tes parents, la tentative d'assassinat sur un enfant. » (tome 7, p.827)

 

Le démembrement de Dionysos

Une troisième piste de réflexion nous renseigne sur les influences antiques de la conception de l'âme dans Harry Potter. Elle nous amène notamment du côté de la violence, absente chez Platon et chez Pythagore, mais bien présente dans l'histoire de Harry Potter et de Voldemort. Il s'agit des légendes autour de dieux démembrés : Osiris chez les Egyptiens (dont le corps a été déchiqueté en quatorze morceaux, soit le double de sept!) ou Dionysos chez les Grecs.

Une légende orphique (je n'ai pas trouvé de texte de référence, à part de rapides évocations) raconte en effet que Dionysos enfant (alors appelé Zagreus) aurait été capturé par les Titans, qui l'auraient démembré, puis dévoré. Zeus furieux les auraient foudroyés, et de cette cendre serait née la race humaine. Les humains sont donc à la fois une race maudite et divine puisqu'ils ont en eux un peu des Titans, mais aussi une toute petite parcelle de Dionysos.

D'autre part, une légende plus courante raconte que Sémélé la mère de Dionysos aurait été foudroyée par Zeus alors que Dionysos était dans son ventre et que celui-ci aurait survécu.

 

On retrouve là beaucoup des thèmes de Harry Potter.

L'âme de Lord Voldemort est éclatée en sept morceaux, comme le corps et l'âme de Dionysos ont été déchirés en plusieurs morceaux par les Titans.

Harry Potter enfant comme Dionysos enfant a été attaqué par une puissance malfaisante.

La cicatrice de Harry Potter en forme d'éclair, causée par le sortilège mortel de Lord Voldemort rappelle le foudroiement des Titans ou de Sémélé par Zeus.

Harry Potter bébé a survécu à une attaque mortelle tandis que sa mère en est morte en le protégeant, de même que Dionysos bébé en gestation a survécu au foudroiement de sa mère.

Harry Potter porte en lui une petite parcelle de l'âme de Lord Voldemort, comme les humains une petite parcelle de l'âme des Titans et de celle de Dionysos.

On retrouve enfin la relation en chaîne : Dionysos est mangé par les Titans, dont la cendre crée les humains, qui ont donc en eux un peu de Dionysos. Lily, la mère de Harry le protège de la mort, et Voldemort ayant bu du sang de Harry a absorbé cette protection : Harry ne peut donc pas mourir tant que son ennemi est lui-même vivant! (tome 7, p.827)

 

 

Conclusion

Avant de conclure, notons que cette réflexion est loin d'être fermée et que j'ai dû écarter d'autres pistes, pour ne pas surcharger inutilement mon exposé, par exemple la similitude entre la descente aux Enfers d'Harry Potter et celle d'Ishtar dans la mythologie mésopotamienne ou encore une légende grecque selon laquelle les cerfs (animal fétiche de Harry Potter et de son père) passaient pour hostiles aux serpents (animal fétiche de ceux qui aiment la magie noire dans Harry Potter)...

Mais concluons!

Au-delà de l'aspect voyant des formules magiques et de l'onomastique, Harry Potter se révèle donc un véritable héros antique, nouvel Œdipe résolvant l'énigme du sphinx, nouvel Orphée, Ulysse et surtout Enée dans ses voyages initiatiques aux Enfers, nouveau Dionysos foudroyé et survivant. Pendant ce temps, son ennemi lord Voldemort semble reprendre les philosophies grecques de l'âme, mais en les interprétant de travers.

En effet, Dumbledore ne cesse de souligner tout au long de la saga que le point faible de Lord Voldemort est d'ignorer une « ancienne magie », plus puissante que tout, celle de l'amour et des émotions, « magie » que Harry Potter maîtrise parfaitement! Certes, point n'est besoin de faire appel aux influences antiques pour évoquer la puissance de l'amour. On ne peut toutefois s'empêcher de penser au rôle capital de l'amour dans la philosophie platonicienne, mais aussi au célèbre vers de Virgile, encore lui, qui va nous permettre de clore cette intervention, comme nous l'avions ouverte, par une devise, qui pourrait être celle de Harry Potter :

OMNIA VINCIT AMOR

« L'amour vainc tout. » (Bucoliques X, v.69)

 

 

 

 

Bonus (que j'avais écarté de mon intervention pour ne pas l'alourdir inutilement) :

 

Harry Potter, nouvel Ishtar

Je me permets là un petit clin d'oeil, car le rapprochement avec la mythologie mésopotamienne n'a sans doute pas été voulu par J.K. Rowling, mais c'est le propre des grandes œuvres d'être traversées par des influences dont leur propre auteur n'a pas conscience!

De toute façon, les récits de descente aux Enfers des auteurs grecs et latins sont influencés, par le biais d'intermédiaires que nous ne connaissons plus, par les récits mésopotamiens.

Les archéologues ont retrouvés deux textes, une version sumérienne et une version akkadienne racontant la descente aux Enfers de la déesse Inanna / Ishtar. Ishtar (Inanna chez les Sumériens), la déesse de l'amour, une des plus puissantes déesses du panthéon mésopotamien, veut prendre le pouvoir au royaume des Enfers dirigé par sa sœur Ereshkigal. Cette dernière va l'humilier et la maintenir prisonnière, jusqu'à ce qu'Ishtar trouve quelqu'un pour la remplacer. Elle livrera sans état d'âme son amant Tammouz.

Pour arriver au centre du royaume des Enfers, elle doit franchir sept portes, et à chaque porte on lui retire un bijou ou un vêtement[1]. Elle finit complètement nue.

Or Harry Potter effectue symboliquement sept descentes aux Enfers qui rappellent bien les sept portes franchies par Ishtar ; et lors de son arrivée dans le « monde des morts » du septième tome, il est lui aussi complètement nu.

 



[1]    Cf. Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Lorsque les dieux faisaient l'homme (Gallimard, 1989), p. 201-2 (pour la version sumérienne) ou p.321-2 (pour la version akkadienne).





 

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