La légende de Sémiramis

 

Cette légende est une des plus intéressantes à observer dans les méandres de sa formation et de sa diffusion, si l'on veut étudier les représentations que les peuples ont les uns des autres...

1. La réalité
En 811 av. JC, le roi d'Assyrie Shamsi-Adad V meurt, laissant un fils trop jeune pour régner. C'est donc la mère du jeune homme (Adad-Nirari III), la reine Sammouramat, qui assurera la régence de 810 à 806. Cette coutume n'avait rien d'exceptionnel dans cette civilisation ; quand à son "règne", on voit qu'il ne dura que quatre ans, il fut bien mené, mais sans rien d'extraordinaire, puisque les archivistes assyriens se contentent de mentionner son nom dans la liste des souverains.
 
2. La vision des Mèdes...
Or, il se trouve que durant ces quatre années, les armées assyriennes se sont trouvées confrontées à plusieurs reprises avec leurs ennemis de l'est, les Mèdes. Ces derniers furent à chaque fois vaincus, et ne manquèrent pas d'être frappés par la présence d'une femme à la tête de l'armée de leurs vainqueurs.
 
La légende d'une reine assyrienne surhumaine, mais aussi pleine d'excès commença à se développer...
 
3. ... et celle des Perses
En 550 av. JC, le peuple des Perses (également à l'est de la Mésopotamie, mais plus au sud que les Mèdes, proches du Golfe Persique) conquiert l'empire des Mèdes : il s'agit plus d'une assimilation que d'une conquête dans la mesure où ces deux peuples avaient toujours été très proches de culture. Les Perses reprennent donc à leur compte toute la culture de leur anciens ennemis, y compris la légende de Sémiramis.
 
4. Le récit de Ctésias
Entre 415 et 398, le médecin grec Ctésias, dont nous avons parlé plus haut, séjourne à la cour de Perse. Erudit curieux de tout ce qu'il ne connaît pas, il entreprend d'écrire une histoire des peuples de l'Orient (Assyriens et Babyloniens, Mèdes et Perses, Indiens...). Tout ce qu'il dit sur les Perses est parfaitement conforme à ce qu'ont révélé les tablettes des annalistes perses, ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'il avait accès à toutes les archives de la cour. En revanche, pour la Mésopotamie, il ne disposait d'aucun document officiel : il prit donc pour argent comptant tous les racontars qu'il put recueillir sur la désormais légendaire Sémiramis.
 
Le texte de Ctésias est la première mention écrite de la légende de Sémiramis.
 
Il la présente comme une femme guerrière et bâtisseuse, pleine d'orgueil.
 
5. Le symbole des splendeurs et misères de l'Orient
Après Ctésias, les allusions à Sémiramis dans la littérature grecque, puis romaine, se répandent comme une traînée de poudre. Mais elle n'est presque toujours qu'un "exemple-type", soit du souverain bâtisseur, soit de la débauche.
 
Le talent des peuples de Mésopotamie pour le bâtiment a toujours étonné leurs voisins, un étonnement fait de fascination, mais aussi de réprobation : on se souvient de la vision profondément négative des Juifs sur la "Tour de Babel" (ziggourat de Babylone). On retrouve chez les Grecs ce mélange d'émerveillement et de réprobation (au nom de la mesure, valeur essentielle de la mentalité grecque). Sémiramis incarne l'esprit bâtisseur des Babyloniens. De nombreux auteurs lui attribuent en effet, outre de multiples constructions (quais le long de l'Euphrate, ...), deux des "Merveilles du Monde", les remparts de Babylone et les Jardins Suspendus.

On projette toujours ses fantasmes sur un peuple voisin, le "barbare", dont la débauche est à la fois fascinante et condamnable. Dans le cas des Gecs, suivis par les Romains, la Mésopotamie a souvent incarné cette débauche, et quand il fallait un nom de personnage, c'est Sémiramis qui a tout pris ! A partir du Ier s. av. JC, de nombreux auteurs grecs présentent Sémiramis comme une courtisane qui aurait séduit le roi puis pris le pouvoir par la ruse, comme une meurtrière tantôt de son mari, tantôt de son fils, comme une mère incestueuse, voire comme l'amante de son cheval !

 
6. La grande prostituée de Babylone
On voit d'ici le symbole parfait qui s'offre aux auteurs chrétiens dès lors que les traditions biblique et gréco-romaine vont se rejoindre dans l'Occident chrétien. L'image de Babylone comme symbole de la débauche est accentuée et, tandis que "Jérusalem" devient un symbole pour la cité de la vertu, "Babylone" symbolise la cité du vice. Quant à celle que les auteurs grecs avaient présentée comme la fondatrice de Babylone, elle représente tout ce que la féminité peut avoir de négatif pour les auteurs chrétiens, et incarne "la grande prostituée de Babylone" dont parle la Bible.
 
7. Postérité de Sémiramis : moralistes et tragédiens
Dans l'Occident du Moyen Age, de la Renaissance et du Classicisme, la figure de Sémiramis apparaît souvent dans les Ïuvres des moralistes, qui reprennent soit la vision des auteurs chrétiens, soit des passages copiés directement d'auteurs grecs ou romains, par exemple pour illustrer un propos sur les femmes illustres.
 
En 1653, avec La Fille de l'air, l'Espagnol Calderon lance toute une lignée de tragédies (Crébillon père et Voltaire au XVIIIe s., etc.) dans lesquelles l'histoire de Sémiramis se transforme en une intrigue complexe tournant autour de la prise du pouvoir par Sémiramis et de ses rapports avec son fils (reconnaissance, coups de théâtre, ...).
 
Les librettistes d'opéra succéderont aux tragédiens, dans le même registre : le nombre d'opéras ayant pour sujet Sémiramis du début du XVIIIe au début du XXe s. est impressionnant ; mais le contenu n'a plus rien à voir avec la légende "originale" racontée par Ctésias et encore moins avec le réalisme de la civilisation mésopotamienne.
 
 
Les chapitres 1 à 4 de cette page sont largement inspirés d'un article de Georges ROUX, "Sémiramis, la reine mystérieuse d'Orient", paru dans l'ouvrage collectif Initiation à l'Orient ancien (sous la direction de Jean BOTTERO, Le Seuil, 1992), reprenant des articles parus antérieurement dans la revue "L'Histoire".
 
 
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